Voyage dans l'univers de l'invisible et du silence : Mushishi ou l'anime qui fait du bien

Mushishi : ce terme désigne une sorte de guérisseur étudiant et traquant de petites créatures appelées mushi. Invisibles à l’œil nu par les humains ignorant leur existence, elles tiennent à la fois de l’animal et du végétal. Les mushi sont très diverses et peuvent se montrer à la fois bienfaitrices comme dangereuses pour les humains lorsqu'elles prennent possession de leurs corps. Ginko est un mushishi itinérant : comme il attire facilement les mushi, il ne s’attarde jamais dans une localité, car ces derniers envahiraient alors aussitôt les lieux et pourraient nuire à la population. Avec pour seul bagage une boîte de pharmacie contenant différents médicaments pour soigner les malades victimes des mushi et des cigarettes qu’il fume inlassablement pour tenir ces créatures à distance, il parcourt un Japon rural resté fidèle aux traditions. Chaque étape de son voyage est pour lui l’occasion d’aider les autres à se défendre des mushi tout en apprenant à cohabiter avec eux.

Depuis 2022, soit depuis quatre ans déjà, je ne parle plus qu'exceptionnellement d'anime japonais et me focalise avant tout sur le cinéma en prises de vues réelles. À une époque pas si lointaine, il avait pourtant existé une tendance inverse : une période durant laquelle parler d'animation japonaise et des derniers titres prometteurs faisait partie de mon quotidien, où le contact avec différents membres de cette communauté tenait lieu de relations sociales et où un film comme Ghost in the Shell avait autant d'importance qu'un Kubrick. Cette époque est désormais révolue. Le temps a fait son œuvre et la lassitude, l'envie de revenir à des centres d'intérêt plus en phase avec mes goûts actuels et de les partager avec d'autres communautés m'ont éloignée de cet univers. Il me reste des souvenirs, de bons moments échangés avec certains membres, dont certains sont devenus des amis proches, et quelques reliques qui gardent une saveur particulière, savoureuse et intelligente, dignes d'avoir leur place aux côtés d'un film de Marcel Carné ou d'un roman de Natsume Sôseki.
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Mushishi est l'une de ces reliques. À l'origine, cette adaptation en 26 épisode d'une BD signée Yuki Urushibara avait attiré mon attention grâce à un article paru dans un magazine (Animeland), vers 2005-2007. Cette histoire mêlant spiritualité, fantastique et paysages essentiellement campagnards se démarquait fortement des nombreuses BD nippones qui envahissaient les étalages des libraires et autres rayons des grandes surfaces chaque mois. Elle possédait un thème fort, un personnage loin d'être lisse et héroïque et un univers fascinant, à mi-chemin entre le Japon traditionnel et le monde des esprits. Rien d'étonnant en soi pour un Japon qui baigne depuis plusieurs siècles dans le shintoïsme.
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Mais là où beaucoup de ces BD s'inspiraient de la mythologie ou de la religion shinto essentiellement pour fabriquer des adversaires ou des monstres (Yokaï) à la fois effrayants et redoutables, Mushishi se voulait plus subtil. Les confrontations entre Ginko, le protagoniste, et les différentes créatures qu'il nomme ''mushi'' n'ont rien d'empoignades ou de projections incandescentes. Il s'agit d'une lutte qui remet l'adversaire à sa place, à son état d'origine, et pour cela, Ginko doit d'abord apprendre à connaître son adversaire. S'il possède incontestablement des connaissances solides sur les mushi, il est loin d'être omniscient : plusieurs épisodes le confrontent alors à de nouvelles sortes dont il n'avait que vaguement entendu parler jusqu'à présent ou dont il ignorait même l'existence. Dans Mushishi, les légendes s'entremêlent constamment avec les faits réels, elles sont les reflets d'un savoir ancien qui s'est transmis de générations en générations, jusqu'à se voir transformées en mythes incertains. Ginko doit ainsi souvent interagir entre de vieux documents potentiellement utiles, mais dont le contenu reste sujet à caution, et ses propres observations ou encore les témoignages qu'il recueille au hasard de ses rencontres.
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Chaque épisode se construit selon un schéma assez commun : Ginko arrive dans un lieu, soit sur appel soit par hasard, et se rend compte que des mushi agissent sur place. Parfois, il s'agit de purs accidents involontaires, dus à la malchance, d'autres cas sont plutôt le fait d'actes volontaires. Ginko est ainsi chargé d'enseigner aux personnes qu'il croise, déjà victimes des mushi ou potentiellement exposées, comment s'en défendre et ainsi apprendre à cohabiter avec eux. Ce qu'il ressort de ses enseignements est avant tout l'acceptation de leur existence et leur importance dans l'écosystème ; ce ne sont pas des parasites ou des monstruosités qu'il faut détruire, mais bien des formes de vie qui ont leur place dans la Nature.
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Dénué de manichéisme, Mushishi possède des qualités narratives incontestables. Son rythme mélancolique, son ambiance empreinte d'humanisme et de respect pour tout être vivant, ses histoires tragiques et universelles : autant de points forts qui permettent à cette série de séduire un public très diversifié. Si l'environnement dans lequel évolue Ginko s'inspire principalement du Japon de l'ère Edo (1603-1868), il reste parfaitement accessible pour un spectateur peu habitué à cette culture. Car en dehors de l'influence du shintoïsme qui parcourt la série durant ses 26 épisodes, l'histoire ne demande pas de connaissances particulières pour appréhender la compréhension de ce monde à mi-chemin entre réalisme historique et mythologie. Le spectateur curieux n'aura qu'à se mettre en bonne condition, si possible un jour de pluie ou de chute de neige, avant de se laisser emporter par le récit. Car outre ses qualités narratives, la série en possède deux autres tout autant incontestables.
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Tout d'abord : c'est beau. J'insiste. C'est merveilleux, c'est sublime, c'est extraordinaire, c'est MAGIQUE. Chaque paysage dans lequel apparaît Ginko est magnifié par des jeux de lumière qui donnent un rendu presque réaliste aux décors. Chaque texture d'arbre, de plan d'eau ou d'éléments naturels comme la neige permet au spectateur de s'imaginer évoluer à travers ces paysages qu'il pourrait ensuite retrouver dans sa vie quotidienne. Alors certes, cette approche artistique est avant tout due à la colorisation par ordinateur (Mushishi date de 2005, soit quelques années après que les studios japonais aient renoncé à l'emploi du celluloïde) et certains nostalgiques regretteront sûrement l'ère révolue des décors peints à la main, se plaignant que la souris ait remplacé le pinceau. Et je serai plutôt quelqu'un ayant un peu les mêmes regrets. Toutefois, dans le cas de Mushishi, je trouve que cette palette numérique possède un réel intérêt esthétique. Il ne s'agit pas seulement de mettre en couleur les dessins en noir et blanc, mais de donner vie à cet environnement, jusqu'aux plus petits éléments. Les mushi en particulier dégagent tous une lumière vive, qui peut être jaune, verte ou blanche selon leur groupe, leur permettant ainsi de prendre leur importance par rapport au reste du décor. C'est là d'ailleurs un avantage certain par rapport à la BD originale, dont la parution s'est essentiellement faite en noir et blanc, seuls certains chapitres ayant fait la couverture du magazine Monthly Afternoon profitent de magnifiques pages couleur.
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Mais surtout, l'anime dégage un sentiment s'apparentant ni plus ni moins qu'au... bien-être. Soyons clair : l'anime n'a sûrement pas à l'origine vocation à plonger le spectateur dans un état de sérénité et de quiétude. Pourtant, cette impression n'a pas échappé à toute personne s'étant laissé séduire par le titre : ''l'anime zen'', c'est souvent ainsi qu'il est nommé dans les médias. Une sorte de pendant en animation aux vidéos et images ASMR ou cocooning qui depuis une dizaine d'années connaissent un franc succès. À travers ces images ou ces vidéos représentant des séances de médecine alternative (massage, acupuncture, etc.), de coiffure ou de soins du visage, on y trouve également des vidéos de camping ou de constructions de cabanes durant une tempête de neige ou une averse. Le but de ces vidéos est bien sûr de créer un sentiment de sécurité et de bien-être une fois l'auteur de la vidéo à l'intérieur de son abri. Et ça marche ! Elles sont suivies par des milliers d'internautes.
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Dans Mushishi, ce sentiment est également présent puisque plusieurs épisodes voient ainsi Ginko parcourir des zones enneigées en montagne ou des chemins de campagne sous la pluie. Cette impression est renforcée par le rythme lent et mélancolique des épisodes ; on ne retrouve pas vraiment de moments d'action ou de violence, plutôt des scènes de discussion, de contemplation ou de réflexion. Nous sommes ainsi bien loin des séries animées plutôt axées sur la violence, la brutalité et la course aux pouvoirs spéciaux, que bien trop de titres populaires ont mis en avant ces vingt dernières années. Tout dans sa réalisation permet à cette adaptation animée de sortir du lot et permettre ainsi à un public différent, moins intéressé par les anime mais à la recherche de belles séries intelligentes et joliment réalisées. Ce ton plus adulte, plus approprié à un public néophyte se retrouve jusque dans son générique de début, chanté par Ally Kerr, un artiste-interprète écossais originaire de Glasgow, qui propose une composition bien éloignée des habituels génériques entraînants voire criards de l'animation japonaise.
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J'ai véritablement découvert l'anime de Mushishi en 2016, il y a déjà dix ans. À l'époque, cet anime, dont j'avais acheté le coffret trois ans plus tôt après en avoir entendu le plus grand bien, a été d'un grand secours, un réconfort bienvenu alors même que je me trouvais en proie à de nombreuses interrogations sur mon avenir. Si cette période est désormais loin derrière moi, Mushishi est resté une sorte de doudou que j'aime me repasser de temps à autre, notamment lorsque l'hiver arrive et qu'on aime voir tomber la neige derrière ses fenêtres, le soir, sous les couvertures...
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