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Petits billets culturels

25 juillet 2026

Les Misérables : Du défi de transposer le roman en bande-dessinée : Eddy Paape et Takahiro Arai (Partie 2))

 Cette Partie 2 remplace celle initialement publiée le 3 octobre 2024.

 

Après une introduction chronologique et riche en informations, il est donc temps de s'attaquer à la deuxième partie de cette ambitieuse chronique. 

Non Yûgi, ce ne sera pas un duel. Donc range tes cartes et va serrer la main à Kaiba. Comme je l'ai indiqué dans la 1ère partie, le but n'a jamais été d'opposer ces deux adaptations l'une à l'autre, mais de mettre en évidence comment chacune a su s'approprier l'œuvre originale et transposer les chapitres en images. Bien entendu, il s'agit de le faire de façon équitable : ainsi, comme l'album d'Eddy Paape et Michel Deligne s'arrête au moment où Jean Valjean s'apprête à rejoindre l'auberge des Thénardier, nous ne traiterons dans cette partie que des tomes 1 à 3 d'Arai. En effet, la fin du tome 3 se termine également sur Valjean se rendant à Montfermeil. À l'origine, j'avais envisagé de développer autour des tomes 4 à 8 dans les parties 3 et 4, mais après réflexion, je me suis rendue compte qu'avec cette partie 2, je faisais déjà beaucoup le tour des qualités et défauts de l'adaptation d'Arai. Dans cette version révisée, je ne reviendrai donc pas davantage en détails sur le manga de Takahiro Arai et vous invite plutôt à vous faire votre propre avis après lecture !

 

Pour préparer cette chronique dans les meilleures conditions, j'ai donc dû me mettre à la recherche d'un exemplaire de l'album Paape-Deligne. Vingt-et-un ans après (septembre 2024), il m'était bien évidemment difficile de retrouver la trace de celui que j'avais consulté à l'époque ; la médiathèque en question était une médiathèque scolaire réservée aux élèves et il n'était pas certain que cet album soit resté au catalogue après tant d'années. Le plus simple était d'acheter mon propre exemplaire d'occasion grâce à Internet, ce qui se fit très aisément. 

Voici donc les deux versions réunies

 

Avant de comparer les deux œuvres dans leurs narrations respectives, je trouvais indispensable - et amusant - de présenter le design des personnages principaux apparaissant durant les parties communes aux deux dessinateurs. Eddy Paape a eu le temps de dessiner au moins six personnages importants dans l'intrigue : Jean Valjean, Monseigneur Myriel, Javert, Fantine et les Thénardier. Cosette fait une brève apparition dans l'album (de dos) et seule la couverture nous permet d'entrevoir à quoi elle aurait ressemblé dans le tome 2 fantôme. 

Nous allons ainsi faire le tour de cette sympathique galerie de portraits, en commençant tout d'abord par Eddy Paape (honneur aux  anciens), puis par Takahiro Arai. Vous verrez qu'en plus de styles graphiques radicalement différents, ils ont également des influences propres à chacun.

 

**Les extraits ci-dessous restent la propriété de leurs auteurs respectifs ; ils ne sont employés qu'à titre purement illustratif et ne sauraient remplacer la lecture des œuvres originales. (Et franchement, soutenez-les !)**

Et de toute manière, les scans maison ne sont pas mon point fort, vous m'excuserez ainsi la qualité de certains extraits.

 

 Jean Valjean

Le protagoniste des Misérables après tout ! Paape le représente à trois âges différents, avec toujours une apparence distincte : à 27 ans avant son incarcération, à 46 ans lorsqu'il sort du bagne et enfin à 52-53 ans, lorsqu'il est désormais maire de Montreuil-sur-Mer. Cette apparence étant la plus fréquente durant l'album, c'est celle-ci que j'ai choisie comme portrait. Le dessinateur respecte dans l'ensemble les descriptions que donne Victor Hugo du personnage : sa carrure massive, sa haute taille, son charisme... bref on retrouve bien Jean Valjean. Paape ne semble pas s'être inspiré d'une représentation antérieure issue d'un film par exemple. On peut donc avancer que son Valjean est issu de sa propre imagination (il a tout de même un petit côté Jean Gabin me fait remarquer un ami qui se reconnaîtra).

Venons-en au Valjean d'Arai. Le dessinateur suit aussi d'assez près les caractéristiques de base indiquées par le roman. Il fait en sorte que son Jean Valjean soit crédible à la fois lorsqu'il est ''Jean le Cric'', doté d'une force physique extraordinaire, mais également lorsqu'il est le bienfaiteur des plus pauvres. À la manière de Paape, Arai le représente à différents âges : jeune homme quelques temps avant son arrestation, à 46 ans lorsqu'il sort enfin du bagne et enfin quelques années plus tard, lorsqu'il est devenu maire. Le mangaka lui donne cependant une apparence beaucoup plus jeune, bien loin de la cinquantaine qu'il est censé avoir durant la période Montreuil-sur-Mer.

 

 Javert (prénom officiel inconnu ; officieusement je l'ai baptisé Diego 🤫)

Si le Jean Valjean d'Eddy Paape avait une apparence assez personnelle, tout en évoquant Jean Gabin dans certains de ses traits, son Javert semble vouloir se rapprocher au maximum des descriptions initiales du roman. Dans une présentation savoureuse qui a fait date, Hugo le décrit comme un homme très laid, avec un nez camard et de profondes narines qu'il compare à des cavernes, d'énormes favoris broussailleux qu'il compare à des forêts, des lèvres minces, « peu de crâne, beaucoup de mâchoire », et des cheveux lui tombant jusqu'aux sourcils. Dans sa version graphique, Paape suit scrupuleusement les indications laissées par Victor Hugo, sans jamais chercher à l'avantage puisqu'il accentue même son physique ingrat : plus petit que dans le roman, plus rondouillet... Ou alors il s'est largement inspiré du Javert incarné par Charles Vanel dans le film de Raymond Bernard.

Avec tout de même moins de cheveux

 

Ce n'est d'ailleurs pas la seule influence que l'on remarque par rapport aux films. Ainsi, dès sa première apparition chez Paape, Javert est présenté comme fils d'un garde-chiourme ayant exercé au bagne de Toulon. Dans le film de Jean-Paul Le Chanois, le père a un statut plus important, mais la situation reste à peu près semblable : Javert est entré dans la police parce qu'il suit l'exemple paternel.

 

Or chez Hugo, il n'en est rien : Javert est le Heathcliff des Misérables, fils d'une tireuse de cartes dont le mari est retenu aux galères, et qui lui donne naissance en prison. Entre cette activité de diseuse de bonne aventure et la citation ci-contre [...] Il se sentait je ne sais quel fond de rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était, il est tentant de s'interroger si Javert n'avait pas - au moins du côté maternel - des origines roms. Victor Hugo ne s'embarrasse pas d'indices supplémentaires dans le sens premier. La majorité des adaptations françaises renonce ainsi à évoquer les potentielles origines roms de Javert, car elle n'ont au fond pas d'impact direct sur la direction de l'histoire : elles ne sont là que pour expliquer son choix de carrière et son rapport à la loi. La plupart du temps, le passé de Javert est passé sous silence ; dans de rares cas, comme chez Le Chanois ou chez Josée Dayan, il vient d'un milieu social largement plus avantagé, voire bourgeois 

À l'inverse, des acteurs non-caucasiens comme David Oyelowo ont déjà incarné Javert dans des productions anglo-saxonnes.

 

Tout récemment, le choix de l'acteur franco-algérien Tahar Rahim dans la prochaine adaptation par Fred Cavayé a quelque peu rebattu les cartes. Si nous ne savons pas encore jusqu'à quel point le background original sera respecté, nous savons déjà que son enfance sera évoquée et qu'un adolescent a été choisi pour interpréter Javert sans doute au cours d'un flashback. C'est une véritable première depuis le film de Le Chanois et surtout, les quelques indices circulant laissent entendre qu'au moins, nous n'auront pas droit à un Javert aux origines bourgeoises. 

Le scénario de Michel Deligne va plutôt dans le sens d'un background revisité, à la Le Chanois. Mais le doute subsiste quant aux choix de Paape (ou de sa coloriste) : chez lui, Javert a les cheveux très noirs, légèrement bouclés par moment, et son teint est un peu plus mat que les autres personnages sur plusieurs planches. On peut donc s'interroger si Eddy Paape n'aurait pas voulu respecter les origines du personnages, en opposition à ce que mentionne la narration... Ou alors dans cette version, Javert est le fils d'un garde-chiourme et d'une Rom cartomancienne. Why not...

Plus je relis l'album, plus j'adore le design paapesque de Javert

 

De son côté, Arai conserve uniquement la naissance en prison, sans s'attarder sur les origines ethniques de l'inspecteur. Tout du moins, rien dans son physique ni dans son background ne laissent supposer le Romani Javert. Cette absence peut aisément s'expliquer par la traduction de Yoshio Toyoshima, qui traduit « Bohèmes » par 放浪(Hôrô), à savoir vagabond, errant, sans domicile fixe. Chez Arai, Javert peut donc simplement être le fils de pauvres gens condamnés à la prison - peut-être pour ne pas trop extrapoler vis-à-vis du roman, il ne donne aucune explication sur les raisons de cette incarcération. Ses motivations dans l'exercice du respect de la loi restent dans tous les cas identiques. 

J'ai un avis mitigé concernant le design de Javert version d'Arai. Il est loin d'être raté et le mangaka respecte tout de même certaines indications données par Hugo - en particulier les épais favoris, même s'ils font moins broussailleux que dans le roman. Il est également très grand et mince, exactement comme l'indiquent les descriptions d'Hugo, enfin le personnage conserve une certaine classe... mais si l'on excepte ceux mentionnés plus haut, je lui trouve peu de points communs avec la vision de l'écrivain. Déjà, là où Paape accentuait son physique ingrat, Arai l'améliore considérablement (sûrement pour les yeux de ses jeunes lectrices). Son Javert s'oppose complètement à celui de Paape : plus grand, plus élancé, plus jeune, blond...

 

 Il a également beaucoup plus de cheveux 😏

 

Par contre côté regard glacial, c'est kif-kif

Lors de la rédaction de la version initiale de cette chronique, j'avais envisagé qu'Arai avait donné des cheveux longs à Javert pour satisfaire ses jeunes lectrices, férues de personnages masculins quelque peu androgynes et tourmentés. Ce type de personne a souvent été représenté avec des cheveux très longs, notamment dans les mangas à destination d'un lectorat féminin. En janvier 2025, en tombant par hasard sur des clips du 10e anniversaire de la comédie musicale, une autre possibilité m'est venue en tête : et si elle venait de là, cette inspiration pour son Javert ?

Ah la comédie musicale des Misérables... Cette fameuse adaptation ''son et lumière'' que je me suis toujours refusée à aller voir, d'abord parce que le genre me donne de l'urticaire, ensuite parce que voir un roman aussi tragique adapté en show de chansonnettes me paraît aussi saugrenu que si l'on réalisait une émission spéciale Noël dans l'univers de Star Wars (attendez...). Mais qu'elle plaise ou non, la comédie musicale a désormais 40 ans dans sa version actuelle et son succès ne démérite pas ; il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les représentations des personnages, issues de ce spectacle, aient fait leur chemin dans l'imaginaire des fans. Et n'en déplaise à certains exégètes de la littérature, Les Misérables font désormais partie de la culture populaire, y compris sur Internet. La tendance de représenter Javert avec des cheveux longs viendrait à l'origine d'une idée du chanteur Philip Quast, qui incarna Javert sur scène en 1995 pour le dixième anniversaire du musical. Elle fut ensuite reprise par d'autres interprètes, comme ici Earl Carpenter.

Si Arai a bien vu la comédie musicale, je peux comprendre qu'il ait pu s'en inspirer pour son Javert. Son design est bon... le dessin d'Arai n'a plus rien à prouver. Mais puisqu'il propose un Valjean assez personnel, différent de bien des représentations ''classiques'' du personnage, j'aurais préféré qu'Arai fasse de même avec Javert, à l'instar de ce que Paape s'était permis. Son Javert a beau être charismatique, il ressemble davantage à de nombreuses représentations de fans qu'on peut trouver sur des sites comme Deviantart ou Pixiv : un Javert embelli, rajeuni, avec les cheveux longs attachés, alors qu'il est fort improbable qu'en 1830, un inspecteur de 1ère classe se soit baladé ainsi, surtout à Paris. Assez anachronique. Qu'elle semble loin l'époque où Javert n'incarnait que crainte et méfiance !

 

Nous en avons donc terminés avec Jean Valjean et Javert. La présentation fut certes très longue par rapport à ce que je réserve aux autres personnages, mais que ne serait Les Misérables sans la dynamique de leur rivalité ? Vous avez dû le comprendre en lisant ces lignes : ces deux adversaires ont toujours eu ma préférence, Javert en premier, même si Valjean n'est pas loin derrière. J'ai toujours gardé un faible pour les personnages tourmentés et les repentis.

 

 

Monseigneur Myriel

Pour l'évêque de Digne, l'homme qui va ramener Jean Valjean sur le bon chemin, chacun des dessinateurs a trouvé le bon trait pour mettre en image la bonté du vieil l'ecclésiastique. Je n'ai ainsi pas de remarque particulière à ajouter en dehors de ce constat.

 

Fantine

Un personnage des plus tragiques, comme nous aurons l'occasion de le voir dans les passages comparés. À l'instar du roman, elle apparaît sous deux apparences distinctes : celle avant sa déchéance et celle au moment où elle se retrouve dans la plus grande misère. Entre deux cases, Paape a le temps de nous présenter à quoi elle ressemblait avant sa chute. Clairement, il sait croquer les jolies filles.

C'est au moment où Fantine n'est plus que l'ombre d'elle-même que Paape la fait apparaître le plus régulièrement. Et il n'hésite pas à insister sur son état plus que préoccupant : malade, amaigrie, frigorifiée... rien ne lui est épargnée. Le contraste, par son réalisme et son apparition soudaine, est ainsi saisissant. 

 

Profitant de ses 190 pages à disposition, Arai prend davantage le temps de nous présenter Fantine aux temps du bonheur, alors qu'elle se trouve à espérer un mariage intéressé avec un jeune étudiant issu de la bourgeoisie (le fameux géniteur de Cosette). Sa Fantine est d'apparence très jeune, pratiquement sortie de l'adolescence, et il joue pas mal, durant les premières pages, sur cette jeunesse qui la rend innocente... et naïve.

Comme Arai a la possibilité de détailler étape par étape le parcours désastreux de Fantine, son apparence lorsqu'elle finit dans la plus grande misère n'est peut-être plus aussi frappant que chez Paape, d'autant qu'Arai n'insiste pas autant sur la dégradation de sa santé, mais elle n'en reste pas moins bouleversante. 

D'ailleurs elle rappelle un peu la Fantine de l'adaptation animée par Nippon Animation

 

Les Thénardier

Un beau duo de pourritures margoulins avides d'argent, comme on ne les aime pas. S'ils apparaissent au détour de deux cases chez Paape - l'absence du 2e album n'en finit pas d'être regretté à mesure que j'écris cette chronique - ils sont déjà bien fixés graphiquement. Exactement ce qu'on attend de ces immondices sur pattes : moches, antipathiques, vulgaires, menteurs, rapiats... À côté, Javert passerait presque pour le bon Samaritain. 

 

Bien que laids (et sur ce point fidèles à la description succulente que fait Hugo de ces deux grigous, les Thénardier made by Paape gardent tout de même une apparence plutôt réaliste, propre au trait du dessinateur belge.  Chez Arai, ils prennent une allure beaucoup plus caricaturale, presque cartoonesque, tout du moins plus imagée. La Thénardier est littéralement énorme (dans tous les sens du terme) et Thénardier a une allure serpentine avec des crocs caractéristiques d'un certain reptile. Vous verrez par la suite que cette remarque n'est pas si anodine.

Pourtant, là encore la description de l'écrivain est suivie fidèlement ; elle s'adapte à chaque style d'une facilité presque déconcertante. Chacun de leur côté, Paape et Arai ont su rendre la pareille à ces crapules. 

 

Nous voici arrivés au terme de cette partie ''Présentation des personnages''. Par cette petite galerie de portraits, je voulais déjà vous exposer les styles de chacun des dessinateurs et mieux comprendre comment chacun aborde son adaptation autour des Misérables. Il est donc temps de s'attarder sur l'histoire à proprement parler, à savoir évoquer des scènes communes à travers la version Paape et la version Arai. Compte tenu de la longueur que prendrait un exercice complet, même avec un album de 60 pages, j'ai préféré en sélectionner certaines parmi mes moments favoris. Ces scènes sont bien connues du public puisqu'elles apparaissent régulièrement dans les différentes adaptations, parfois tournées différemment. Vous aurez ainsi l'occasion d'avoir non seulement un bel aperçu du contenu de chaque adaptation, mais également de découvrir les choix de chacun. C'est parti pour ce petit tour de comparaisons !

 

Pour commencer, un petit rappel loin d'être inutile :

Voilà, ça c'est fait. 

 

En résumé, voilà comment une planche se présente chez Eddy Paape (lecture occidentale de gauche à droite) :

 

Et voici une double planche par Takahiro Arai (lecture de droite à gauche et de haut en bas, à la manière de l'écriture japonaise)

Petit cadeau à certains médias qui persistent dans leurs gémissements autour des mangas se lisant ''à l'envers'' (bizarrement, on entend rarement que l'arabe se lit aussi ''à l'envers'').

 

La première scène que j'ai retenue est celle du vol de l'argenterie commis par Jean Valjean récemment sorti du bagne. Pour résumer rapidement la situation : Valjean est arrivé à Digne depuis le bagne, il cherchait un toit et a été refusé dans tous les foyers. L'évêque de Digne, Monseigneur Myriel, est le seul à l'accepter et lui offre gîte et couvert. Durant la nuit, Valjean replonge et vole l'argenterie de son bienfaiteur, avant de prendre la fuite. 

Paape est plutôt dans l'action commise par Valjean, son découpage se concentre sur l'essentiel, le vol, tout en montrant un Valjean agissant froidement, sans qu'il ne se remette en question. Voler est comme devenu une habitude chez lui (après tout, n'a-t-il pas été au bagne suite à un vol ?), un moyen de survivre. 

 

Arai a une conception très différente de la scène. Avant le vol, il s'attarde sur l'aspect psychologique de Valjean, tourmenté par le délit qu'il s'apprête à commettre. Ses démons intérieurs se manifestent, prennent différents visages grimaçants, sarcastiques et lui-même se métamorphose peu à peu en bête. Arai adore les métaphores et autres chimères, régulièrement dans son manga il donnera à ses personnages (principalement Valjean, Javert et Thénardier) l'apparence d'un animal précis. Sur ce point, il ne s'éloigne d'ailleurs pas du texte d'Hugo, puisque l'écrivain usait également de métaphores du même type. 

 

Une autre caractéristique qu'Arai aime utiliser, profitant à nouveau du format de 192 pages en moyenne concerne les doubles pages, qu'il emploie à des moments précis, souvent dramatiques ou mettant en valeur un personnage. Ici, il l'utilise dans le tome 1 lorsque l'évêque de Digne, plutôt que d'en vouloir à Valjean pour le vol de l'argenterie, lui sauve la mise face aux gendarmes et prétend qu'il s'agissait en fait d'un don. Pour cet exemple, il se focalise avant tout sur les visages de l'évêque et de Valjean, pour mieux souligner leur état d'esprit à cet instant et combien cet instant aura un impact crucial dans le futur du protagoniste. 

 

La deuxième scène retenue est celle du petit Savoyard, autre moment bien connu du roman et tout aussi impactant vis-à-vis de Jean Valjean. C'est ce passage qui lui fait vraiment prendre conscience qu'il doit changer et prendre une autre route que celle qui l'attendrait s'il persistait dans la délinquance et le crime. 

Paape gère cette scène en une planche, avant de s'attarder dans les deux suivantes sur les remords de Valjean, ainsi que sa propre remise en question. Simple, mais bien senti. Eddy Paape sait comment retranscrire les émotions de ses personnages, même dans un style plutôt réaliste. Pour cela, il n'hésite pas à utiliser l'arrière-plan de ses décors, souvent réduits durant ces instant à un seul fond coloré ou à des métaphores, comme ici.

 

Takahiro Arai ajoute quelques pages supplémentaires durant la scène du petit ramoneur, mais dans l'ensemble sa version reste assez similaire au roman. Lorsqu'il insiste sur les émotions des personnages, il dessine différents gros plans centrés sur leurs visages respectifs.

Le découpage est également plus cinématographique, les plans se succèdent les uns après les autres sur une seule durée temporelle.

Dans tous les cas, même si Arai détaille davantage la scène que ne le fait Paape, les deux dessinateurs arrivent au même final : Valjean, devant la maison de l'évêque, décide de prendre un autre chemin que celui que la société voulait lui imposer.

Allez Valjean, on croit en toi !

 

Bon, je me doute que vous attendiez ces deux scènes également très connues ! Après tout, j'ai indiqué plus haut avoir toujours été fan du duo Jean Valjean/Javert, leur rivalité faisant tout le sel de nombreux moments communs. Mais tout d'abord, avant de nous attarder sur ces deux moments en particulier, je voulais d'abord traiter d'une autre également très connue : celle de l'accident du père Fauchelevent. 

Pour ce passage, Paape prend un peu plus son temps. Il en profite déjà pour mettre en scène Javert pour la toute première fois, toujours aussi aimable, indulgent et admiratif du travail effectué par ''M. Madeleine'' (non). J'avoue être particulièrement fan de la première case tout en haut de cette page, avec son cadrage qui se focalise sur l'attitude de Javert vis-à-vis de sa future proie. 

 

La première apparition de Javert chez Arai, dans cette interaction avec Fauchelevent (la haine que ce dernier ressent pour ''M. Madeleine'' apparaît à peine chez Paape et Deligne, seule la narration nous l'indique au détour d'une case). Chez Arai, pas de narration pour nous parler de l'homme ou de ses parents (qui ne seront mentionnés - du moins sa mère - que durant un rêve de ce dernier dans un tome ultérieur), on découvre son identité et sa fonction uniquement par l'intermédiaire de cet échange entre Valjean et l'un de ses secrétaires. 

 

Ici, Paape met en scène d'une fort belle manière la tragédie qui touche Fauchelevent et les tensions qui débutent entre Javert et Valjean. Il aime aussi les gros plans sur les visages !

 

Même scène plus ou moins chez Arai, avec un Valjean tout de même plus proactif vis-à-vis de Fauchelevent.

En soit, la situation est exactement la même. Seule la continuité temporelle entre les cases paraît plus longue et plus psychologique chez Arai (le fameux découpage cinématographique dont je parlais plus haut), là où Paape est plutôt dans une approche esthétique.

 

La mise en scène de Paape est ici très sobre, mais élégante. Pour revenir sur cette planche, avant que je ne relise l'album pour cette chronique, cette scène était resté gravée telle quelle dans ma mémoire pendant 20 ans !

 

Arai est davantage dans l'exagération dramatique !

Et une magnifique double page pour terminer.

 

Scène suivante et non des moindres (vous l'attendiez tous, avouez-le !) : l'arrestation de Fantine, soit l'un des moments les plus dramatiques du roman. C'est l'instant où Javert dévoile son absence complète d'empathie et de sensibilité humaine. Elle est si prononcée chez lui qu'une consultation psychologique lui ferait un fort bien. Ah! On vient de me murmurer qu'en 1823, la psychologie n'en est qu'à ses balbutiements. Tant pis.

Peu importe les versions, Javert reste fidèle à lui-même : froid, méthodique, insensible. Bon, Fantine se défend davantage chez Arai, mais c'est là encore sans doute lié au format. Après tout, Paape reste clair sur le désespoir dans lequel se trouve Fantine sur le moment.

On peut tout de même souligner, en particulier dans l'extrait ci-dessus, qu'Arai pousse à son paroxysme le comportement intransigeant de Javert qu'il en devient presque inhumain. Si durant ce passage, les deux versions se rejoignent dans l'ensemble, ce ne sera plus forcément le cas dans un autre extrait que je souhaitais vous partager. 

 

Cet autre passage, c'est le moment bien connu où Valjean, de retour d'Arras, rejoint Fantine en lui faisant croire que sa fille est revenu de chez les Thénardier. Javert débarque à cet instant précis pour arrêter l'objet de son obsession et, devant les suppliques de Fantine, la malmène psychologiquement si brutalement qu'elle en meure. C'est sans doute le moment des Misérables dans lequel Javert apparaît sous son pire jour. Il n'a de considération ni pour Valjean qui lui promet pourtant de se rendre sitôt Cosette de retour auprès de sa mère, ni pour le désespoir de Fantine. 

 

Déjà, un premier constat : Arai prend quelques libertés vis-à-vis du roman, alors que Paape (et Deligne, le scénariste) restent très fidèles à celui-ci. Ces libertés ne concernent pas directement la scène en elle-même - le déroulement est très similaire - mais plutôt le comportement de Javert. Elles peuvent toutefois s'expliquer par l'interprétation que feraient respectivement Paape et Arai de la citation suivante tirée du roman : ''Ce fut le visage d'un démon qui vient retrouver son damné''. 

 Chez Paape, Javert se contente de quelques empoignades vis-à-vis de Valjean. Il fait surtout preuve de sarcasme et se montre avant tout sournois lorsque Valjean tente de le raisonner (sans succès, vu comme Javert reste buté durant toute la scène). Le sourire qu'il aborde est triomphant, il jubile presque de mettre enfin la main sur sa proie. Il est un ''démon'' enjoué. Alors que Valjean l'invite à faire preuve de retenue et de compréhension, il lève exprès la voix en sachant bien que Fantine se trouve dans la pièce et brise toute la stratégie mise en place par Valjean en révélant que Cosette n'est pas à Montreuil-sur-mer.

 

Chez Arai... bon déjà quand Javert débarque il n'est ni sarcastique ni triomphant, mais clairement de mauvais poil. Cette fois, le démon réclame sa revanche.

Avant de devenir complètement fou de rage et... même violent.

Très violent ! 

Et il balance encore des propos insultants !

 

À l'inverse, Javert ne lève pas la main sur Valjean, sinon pour l'obliger à le suivre pendant que ce dernier se défend. Côté propos, il est plus mesuré aussi - enfin, comme pourrait l'être un Javert qui se trouve dans une position de satisfaction (sans doute prévoyait-il une soirée sniffe* après avoir conduit Valjean en cellule). Notons qu'il va jusqu'à se vanter et s'autoacclamer, ce qu'il ne fait absolument pas chez Arai. La seule promesse de violence qu'il lance à Valjean est finalement d'utiliser des poucettes s'il ne se tient pas tranquille ! 

*Dans le roman, Javert a l'habitude de priser du tabac lorsqu'il est satisfait de son devoir, ''le seul vice qu'il se permet''. De nos jours, on parle plus communément de ''snuff''. 

 

Valjean se montre presque plus agressif et vindicatif vis-à-vis de Javert. Mais comment ne pas le comprendre face à ce qu'il vient de vivre ? D'autant qu'il utilise cette barre de fer (également présente dans le roman) uniquement pour empêcher Javert d'agir et le tenir à distance, le temps qu'il fasse une promesse à Fantine, celui de s'occuper de sa fille.

Pas de barre de fer chez Arai, Valjean se débarrasse grâce à sa force de la canne que braquait Javert contre sa gorge. J'en viens à me demander si cette canne ne remplace pas la fameuse barre de fer... histoire de donner un peu d'action au récit (ce que je n'estime pas particulièrement nécessaire, la confrontation verbale Javert/Valjean était déjà suffisamment dynamique). Mais soit.

Arai offre pour l'hommage à Fantine une mise en scène très sobre par rapport aux enchaînements dramatiques des dernières pages. 

Bon, pour le Javert d'Arai, ce ne sera pas soirée sniffe. 

 

Cette comparaison s'arrête donc sur ce cliffhanger et c'est tout à fait volontaire de ma part ! Même si vous connaissez déjà Les Misérables à travers le roman ou d'autres adaptations, notamment au cinéma, je vous invite vraiment à (re)découvrir cette histoire à travers ces deux adaptations certes graphiquement très différentes l'une de l'autre, mais avec chacune une approche qui fait honneur au roman de Victor Hugo. Même si à l'époque je regrettais qu'Eddy Paape n'ait eu à sa disposition que 60 pages pour adapter un roman qui en fait 1500, cette relecture m'a fait prendre conscience à quel point le résultat est une réussite sur le plan graphique. Peut-être certains trouveront son style désuet de nos jours, mais ce serait dommage de s'arrêter là-dessus : lorsqu'il dessine cet unique album, il est à l'apogée de son art. Si vous souhaitez découvrir ce dont il était capable, cet album s'avère une excellente porte d'entrée. 

Dernière page de l'album de Paape et Deligne. Il n'y aura pas de tome 2 ''Thénardier''.

 

Quant à Arai, il travaillera sur cette adaptation durant 5 tomes supplémentaires, toujours avec une fidélité quasi stricte au roman de Victor Hugo. À l'heure actuelle, il s'agit donc de l'adaptation en BD la plus complète des Misérables. Sans doute fallait-il le pragmatisme du format feuilletonnant propre aux magazines de prépublications japonais pour adapter un roman qui fut lui-même publié en feuilleton quelques cent soixante ans plus tôt. À partir du tome 4, on constate toutefois une accélération du rythme : les situations nécessaires au récit s'enchaînent au détriment des thèmes qu'Hugo développait autour du gamin de Paris, de Patron-Minet ou des égouts. Doit-on y voir une mise à pied de son éditeur face à de jeunes lecteurs peut-être lassés par un récit très dense, des ventes en baisse ? Dans son dernier tome, on sent qu'Arai doit terminer son histoire un peu trop spontanément, alors que certains éléments eût mérité quelques développements supplémentaires. Le format feuilletonnant a sans aucun doute permis au manga d'Arai d'aller jusqu'au bout en détails, mais l'importance accordée aux avis du lectorat a aussi peut-être nui à sa parution ? Nous verrons dans un autre exemple qu'il est loin d'être le seul.

 

**Cette chronique est dédiée à la mémoire d'Eddy Paape (1920-2012)***

 

25 juillet 2026

Les Misérables : Du défi de transposer le roman en bande-dessinée (Partie 1)

Cette chronique se veut une nouvelle version de la précédente, publiée initialement entre le 17 septembre 2024 et le 27 septembre 2024. Elle devait à l'origine se dérouler en quatre parties, les deux premières traitant de l'adaptation BD franco-belge illustrée par Eddy Paape, que je comparais à l'adaptation japonaise de Takahiro Arai. Ensuite, les parties 3 et 4 se seraient exclusivement concentrées sur la BD d'Arai. Après avoir sorti les deux premières parties, le projet est resté en suspens durant près de deux ans. Au vu du temps écoulé, j'ai estimé préférable de repartir de zéro sur une voie différente pour les parties 3 et 4, car ne faire qu'une simple comparaison entre le roman et ce titre de Takahiro Arai avait perdu tout son sens après mûre réflexion. En deux ans, mes connaissances sur les adaptations en bande-dessinée autour des Misérables se sont également étoffées, suffisamment pour m'encourager à partir dans une direction différente, plus hétéroclite et permettant de traiter d'autres adaptations toutes aussi intéressantes. Le sommaire sera dévoilé dans cette première partie.

 

Il n'est jamais évident de s'atteler à l'adaptation d'un classique de la littérature, encore moins lorsque celui-ci avoisine les 1500 pages et se prolonge sur plusieurs années. Pour la bande-dessinée, le format peut plutôt bien s'y prêter... à condition d'avoir un nombre de pages important à disposition. C'est là que le projet peut rapidement devenir problématique.

Parmi les longs et ambitieux classiques littéraires, un titre en particulier fait figure de parfait exemple : Les Misérables de Victor Hugo. Cinq parties, regroupant chacune entre huit et quinze ''livres'' (tels que les appelle l'écrivain) et une histoire s'étalant sur environ 40 ans, soit de 1796 à 1834. En deux mots : un pavé (que j'adore depuis déjà 25 ans). Devant son contenu, on pourrait s'attendre à ce qu'aucun réalisateur ou metteur en scène ne se risquerait à transposer à l'écran ou sur scène un roman aussi long et réunissant tout de même une quinzaine de personnages récurrents. Et pourtant, depuis les premières éditions des Misérables, on ne compte plus les transpositions au théâtre, puis au cinéma dès ses débuts (la première tentative remonte à 1897), enfin à la télévision avec plus ou moins de réussite. Qu'elle soit narrée par des réalisateurs français, italiens, américains, mais aussi égyptiens, turcs, japonais, coréens, brésiliens, mexicains, indiens... l'histoire de Jean Valjean est désormais connue dans le monde entier. Certaines de ces adaptations sont elles-mêmes devenu des classiques toujours très appréciés, à l'exemple du film de Jean-Paul Le Chanois sorti en 1958 avec le croustillant trio Jean Gabin - Bernard Blier - André Bourvil et qui figure parmi les premières adaptations que votre chroniqueuse  découvrit il y a un peu plus de 20 ans. 

Et en cassette vidéo s'il-vous-plaît !

 

Au cinéma, le choix ne manque donc pas. Pour la télévision, les avis divergent, même si certains apprécient toujours, par exemple, la mini-série de Josée Dayan avec Gégé D. et d'autres acteurs/actrices tout de même plus méritants (comme John Malkovitch). L'animation est un secteur plus restreint, la principale raison - évidente - se résumant au public cible majoritairement visé par les producteurs : les enfants, qui n'ont donc pas encore atteint l'âge pour découvrir le roman dans sa forme initiale. J'ai déjà eu l'occasion de m'y attarder en traitant d'une adaptation japonaise réalisée par Nippon Animation en 2007, une fiche assez dense que vous pourrez retrouver sur le site Planète Jeunesse. Ma remarque s'arrêtera donc ici. 

Adaptation japonaise d'un roman français resté inédit... en France !! (©Nippon Animation)

 

Parmi les différentes formes d'adaptation, il en est donc une qui demeure une sorte de parent pauvre (sans jeu de mots) des Misérables : la bande-dessinée. Pourtant support pédagogique très courant lorsqu'il s'agit de mettre à portée du jeune public des classiques d'un certain temps, le nombre de véritables transpositions graphiques reste assez maigre, partiellement compensé par des versions extra-européennes. Certes, différentes tentatives, dont la plus ancienne remonterait au moins à 1946, ont bien vu le jour au film du temps, en particulier durant les dernières décennies 2010-2020, permettant ainsi à ces dernières propositions d'être à ce jour toujours disponibles à la vente ou dans les médiathèques. Ces initiatives souffrent toutefois, pour la plupart de celles produits en France du moins, d'un défaut constant : l'intrigue est largement rabotée et parvient difficile à reproduire les différents événements du roman sans passer par d'énormes ellipses. La principale raison vient du format employé : comme la majorité de ces adaptations sont franco-belges et ne dépassent généralement pas un album relié, voire deux dans le meilleur des cas.

Sans compter les possibles confusions avec les nombreux livres illustrés pour la jeunesse (ici de Marie-Hélène Sabard et Frédéric Rébéna)

 

Cas intéressant : cette BD n'adapte pas le roman, mais imagine une intrigue autour du manuscrit original !

 

La plus ancienne adaptation dont on trouve encore trace est un comic-book signé par le dessinateur américain Rolland H. Livingstone. Cette version, initialement parue en 1943, se veut plus proche des illustrations semi-réalistes que l'on utilisait à la fin du XIXe et au début du XXe siècle pour les journaux destinés à la jeunesse que des comics. À la même époque paraissaient des titres comme (bien sûr) Superman de Joe Shuster et Jerry Siegel, Batman de Bob Kane et Bill Finger, Aquaman de Paul Norris et Mort Weisinger, Wonder Woman de William Moulton Marston, mais également The Spirit de Will Eisner, Nancy d'Ernie Bushmiller... Aux côtés de ces comics très populaires, cette adaptation du roman d'Hugo semble détonner par son style vaguement désuet. Peu d'informations circulent autour de Rolland H. Linvingstone, dont la carrière semble se réduire à une seule décennie, entre les années 30 et 40. C'est à l'occasion d'un contrat avec la maison d'édition Gilberton Publishers pour leur collection Classics Illustrated qu'il en vient à produire cette adaptation autour des Misérables (source : Lambiek.net). Devenue rare, cette adaptation ne se trouve plus qu'à prix explosif sur Internet... et peut-être sur place dans quelques libraires d'occasion.

À noter qu'elle connaîtra une forme de ''remake'' avec cette fois-ci des dessins de Norman Nodel

De qualité assez honnête pour un produit de son époque, l'histoire se concentre essentiellement autour du chassé-croisé entre Jean Valjean et Javert. Ce dernier a d'ailleurs droit à un traitement assez étrange : alors que Valjean prend naturellement de l'âge au fil des pages, Javert reste identique, comme si le temps n'avait pas d'emprise sur lui. Encore mieux : c'est lui qui arrête le jeune Valjean lors du vol du pain et déjà durant cette courte scène, il est qualifié d'inspecteur et a exactement le même aspect qu'à la fin de l'histoire ! Un peu comme si les auteurs avaient voulu en faire un symbole, une figure allégorique, à la manière de cette planche d'introduction des plus frappantes. 

Le dessin de Linvingstone a une certaine force tout de même.

 

À la même époque en France, le roman se voit également adapté en BD avec un style beaucoup plus rétro que celui de Linvingstone, sans doute dans un objectif de garder un semblant de sérieux et ne pas se voir comparé aux bandes-dessinées alors très décriées par les milieux intellectuels (comme toujours). Le site bdtheque.com, une véritable institution pour qui s'intéresse à l'Histoire de la BD, cite celle de René Giffey (1884-1965), parue entre 1949 et 1952 aux Éditions Mondiales. Fait rare, elle couvre l'ensemble de l'histoire en 3 albums, un record pour du Misérables au format franco-belge. 

L'édition originale des années 50, avec une reliure proche des livres illustrés destinés aux enfants.

 

Fait rare, une réédition plutôt destinée aux collectionneurs (ou aux nostalgiques ?) est sortie en 1979 chez l'éditeur transit

 

Ce n'est toutefois pas de cette adaptation que je voulais évoquer un peu plus en détails. Deux ans avant Giffey, soit en 1947, une autre adaptations avait déjà vu le jour. Cette fois, les dessins sont de Gaston Niezab (1886-1955), un dessinateur qui a longuement collaboré avec la presse française, en particulier pour la jeunesse puisqu'on le voit travailler pour Le Petit Illustré dès 1912 (un journal dans lequel paraîtra quelques années plus tard un certain Bibi Fricotin de Louis Forton, créateur des Pieds Nicklés) puis Cœurs Vaillants après la Seconde guerre mondiale. C'est sans doute à cette époque qu'il commence à s'atteler à une adaptation BD autour du roman de Victor Hugo. Comme dans le cas des adaptations de Livingstone et Giffey, celle de Niezab s'adresse avant tout à la jeunesse. Sa BD paraît sous la forme d'un magazine (collection Les Grands Romans Illustrés) et divisée en plusieurs numéros. Entre deux chapitres, le magazine propose des colonnes de textes sur divers sujets autour des Misérables (dans le style ''Le Saviez-vous ?'') ou de petites bandes-dessinées humoristiques autour de Javert et Gavroche. Ces différentes parties se verront ensuite réunies en un seul album ; c'est sous ce format que j'ai consulté l'adaptation de Niezab. 

**Compte tenu de leur âge et leur fragilité, je n'ai pas voulu prendre de risques en manipulant les pages pour les scanner. Les exemples illustrés que vous verrez seront donc des photos**

Alors que les versions de Livingstone et Giffey se permettaient - tout de même ! - l'emploi du phylactère pour les dialogues des personnages et la narration, chez Niezab c'est de la pure ''École de Tœpffer'' : le texte est présenté au bas des images et l'auteur ne lésine pas sur la taille de ce dernier et respecte dans l'ensemble le texte original, même s'il ne le reproduit pas à la lettre près.

En terme d'adaptation de l'histoire, Niezab ne fait pas non plus dans le nid de coton ; ainsi, il s'attarde longuement sur la misère dans laquelle se retrouve Fantine après son renvoi de l'usine, n'hésitant pas à mentionner (et illustrer !) le passage méconnu où elle prend un amant alcoolique et violent qui très vite se met à la battre. 

Forcément, le format en un album oblige Gaston Niezab à se concentrer essentiellement sur l'histoire et ses personnages, mais il reproduit une grande partie des évènements, même parfois de simples détails. L'emploi du texte sous l'image plutôt que du phylactère contribue à un gain de place considérable par rapport à d'autres adaptations franco-belges. Niezab reproduit ainsi une version réaliste, âpre, où la misère sociale et humaine y transparaît dans sa dimension la plus pathétique. Même si son style a beaucoup vieilli, cette adaptation tient encore bien la route malgré ses presque 80 ans. Dommage qu'elle n'ait jamais bénéficié d'une réédition. 

 

Après les années 40, alors que les adaptations au cinéma ou à la télévision se multiplient, adapter Les Misérables en BD ne semble intéresser qu'une poignée de dessinateurs, et essentiellement à destination d'un jeune public. François Dermaut, notoirement connu pour la bande-dessinée historique Les Chemins de Malefosse, réalise une adaptation pour le magazine jeunesse Djin en 1975, à la manière d'autres romans célèbres comme Oliver Twist ou encore Jacquou le croquant qu'il adaptera à la même époque. Le principe reste identique aux précédentes tentatives de Livingstone, Giffé et Niezab. 

 

En 1989, c'est au tour de l'Italien Giovann Baptisata Carpi (1927-1999) de se lancer dans une très libre adaptation... avec les personnages des BD Disney ! Il Mistero dei Candelabri (Le Mystère des Chandeliers) paraît le 30 avril 1989 dans Topolino, l'équivalent italien au Journal de Mickey. Dans cette adaptation assez saugrenue qui ne reprend qu'une toute petite partie de la trame, Jean Valjean (appelé ici Jean Valsou) est ''interprété'' par Picsou, Marius par Donald, les perfides Thénardier sont bien évidemment représentés sous les traits de Pat Hibulaire et son épouse, Riri, Fifi et Loulou se partagent à trois le rôle de Gavroche (ou plutôt Gavroche et ses deux frères)... Enfin, Javert prend les traits d'un corbeau à l'allure sinistre, imaginé par Carpi en personne.

Cette version infidèle fut ma deuxième confrontation à l'univers des Misérables (la première était un article de presse annonçant la diffusion de la série de Josée Dayan)

 

Cette joyeuse parodie, dont seule la première partie se rapproche plus ou moins du roman, ne se veut pas véritablement une adaptation fidèle : dès le départ, Picsou, qui joue le narrateur, explique que les aventures de son ancêtre ont servi de source d'inspiration pour l'écrivain ! Davantage une curiosité qu'une adaptation, ce ''Mystère des Chandeliers'' a gardé une certaine fraîcheur, bien aidée par le dessin dynamique de Carpi. Longtemps tronquée, la version française a bénéficié d'une nouvelle réédition enfin intégrale en novembre 2024.

 

Que dire des adaptations franco-belges après les années 90 ? À ce jour, il en existe quatre : une première tentative parue chez Glénat en 2010, alors que les suivantes suivront dix ans plus tard. Elles pourraient aisément se ranger en deux catégories : celles qui ont été réalisées essentiellement dans un but pédagogique et plutôt à destination des adolescents ; puis celles qui sont des projets indépendants, propres à leurs auteurs. 

Dans la première catégorie dite ''pédagogique'', finalement pas très différente de ce que faisaient Livingstone, Giffey et Niezab, on retrouve tout d'abord celle issue de la collection ''Les Grands Classiques de la Littérature en Bande-dessinée'' (tout un programme ! 👀) chez l'éditeur Glénat et signée Daniel Bardet et Bernard Capo. À l'instar de ses prédécesseurs, elle tente de compresser le roman en deux tomes tout en essayant de rendre les personnages principaux suffisamment attrayants aux yeux du jeune lecteur. Le résultat est assez en dents de scie : j'avais feuilleté à l'époque cette adaptation en kiosque, sans la trouver véritablement à la hauteur. Le travail graphique restait toutefois honnête dans mes souvenirs, même si en la relisant tout récemment, certains choix du dessinateur laissent une impression étrange,  involontairement comique. Si les paysages et monuments bénéficient d'un soin des plus remarquables, les personnages adoptent une apparence plus grossière, moins diversifiée. L'exemple le plus voyant est Javert : son aspect, de base pas très engageant, est réemployé sur plusieurs personnages au fil des albums, y compris sur Marius, au point que ce dernier pourrait aisément passer pour le fils de l'inspecteur ! La ressemblance est telle qu'un fan est parvenu à reconstituer une fausse planche Post-Seine* en utilisant différents passages de la BD soit avec Javert soit avec Marius ! 

Pourtant, je doute que cela soit un choix volontaire du dessinateur !

*Pour rappel, le Post-Seine consiste à imaginer une fin alternative durant laquelle Javert échappe au suicide, le plus souvent secouru par Jean Valjean.

 

Les paysages restent tout de même le meilleur atout de cette version.

 

La deuxième est celle du scénariste Max L’Hermenier et du dessinateur Looky, sortie en 2 tomes, puis en un album intégral, aux éditions Jungle entre octobre 2019 et octobre 2020 (non testée). Nous sommes dans le même principe que pour la version Glénat : un récit adapté à un public jeune, mais avec toutefois un dessin plus pêchu, plus moderne, parfait pour un public adolescent qui souhaiterait découvrir le roman de manière accessible.

Depuis leur première parution, ces deux tentatives ont été rééditées à plusieurs reprises et sont toujours disponibles en librairie sur réservation à l'heure où j'écris ces lignes. Comme indiqué plus haut, ces deux adaptations chez Glénat et Jungle sont avant tous des initiatives pour favoriser l'intérêt du public adolescent vers le roman en lui proposant une version ''allégée'' et surtout visuellement attirante. En quelque sorte un travail de commande plus qu'une véritable démarche artistique. Un dossier pédagogique était d'ailleurs joint à chaque tome, de manière à pouvoir utiliser ce matériau par exemple durant un cours de français au collège. Je n'ai rien de négatif à dire sur ce genre d'initiative : c'est assez propre sur le plan graphique (si l'on oublie les Javert et Marius ''père et fils cachés''), bien accompagné par ce dossier pédagogique et ça rassure les parents qui tiennent à offrir une BD à la fois éducative et divertissante aux jeunes. 

Extrait de la BD signée Looky et L'Hermenier

 

Les deux autres adaptations, publiées dix ans plus tard, ont une approche radicalement opposée. Il s'agit de one-shot destinés à un public plus âgé, même adulte, et surtout amateur de romans graphiques. C'est d'ailleurs le principal intérêt : le but n'est plus ici de faire découvrir l'histoire des Misérables, mais plutôt de s'en inspirer pour proposer une version plus personnelle. 

Il y a tout d'abord l'adaptation d'Erich Salch parue en 2021, à nouveau chez Glénat (tiens tiens). Je n'ai pas encore eu l'occasion d'y jeter un œil, mais selon certains retours de lecteurs, il s'agirait d'une transposition du récit à l'époque moderne (avec des Thénardier en propriétaires de camping !). Salch étant avant tout un dessinateur de presse et caricaturiste qui publie notamment pour Charlie Hebdo, le ton est donné d'emblée. Le résumé de l'éditeur est d'ailleurs plutôt alléchant: ''Une relecture moderne, poétique et irrévérencieuse de l'œuvre de V. Hugo. Respectant la trame narrative originale et le propos du roman, l'auteur ajoute humour noir et anachronismes, partageant ainsi sa vision de l'histoire de Jean Valjean, de Cosette, de Marius, de Javert ou encore de Gavroche''. 

 

L'autre adaptation nous vient de Chaiko (Cai Feng de son vrai nom), un dessinateur et animateur installé à Shanghai qui collabore régulièrement avec des éditeurs de BD franco-belge ces dernières années, tout particulièrement la maison d'édition genevoise Paquet. À l'inverse de Salch, Chaiko replace bien l'intrigue dans la première moitié du XIXe. Le format limité aux traditionnelles 48 planches l'oblige ainsi à se concentrer sur les grandes lignes du récit et à user de nombreuses ellipses. Ce n'est clairement pas un album adapté pour qui souhaiterait découvrir l'histoire originale, mais plutôt un hommage à la fois narratif et graphique. Principalement graphique d'ailleurs : le trait de Chaiko est d'une beauté élégante, un mélange imprégné d'influences diverses, oscillant à la fois entre le franco-belge réaliste et l'illustration asiatique. Sur certaines planches, Cosette pourrait être l'héroïne d'un anime japonais. Et si finalement, le renouveau des Misérables en BD se faisait justement grâce à l'Asie ?

 

Alors que le franco-belge était resté silencieux durant deux décennies avant de faire son petit retour à partir des années 2010, l'Asie s'était déjà immiscée dans le domaine des années plus tôt. Moi-même me disait déjà à la même époque qu'il manquait à ces adaptations graphiques un format plus long, plus dense, non restreint aux célèbres 48 pages. Il fallait davantage de planches pour permettre à l'illustrateur potentiel de retranscrire l'intrigue des Misérables sans s'obliger à de nombreuses coupes tout en conservant l'essence même du roman. Ce défi, un homme va finalement le relever entre 2013 et 2016. Il n'est ni français, ni belge, mais japonais. Il a alors 31 ans et se nomme Takahiro Arai.

Takahiro Arai, né le 16 juin 1982 à Kanagawa

 

Un tel constat aurait de quoi faire trembler les plumes de certains magazines élitistes glorifiant la BD bien française. Comment l'adaptation d'une œuvre sacrée de la littérature française a-t-elle pu se retrouver en mains japonaises ? Les mauvaises langues ont de quoi s'inquiéter, car ce n'est pas la première adaptation des Misérables en manga et encore moins la première fois que les Japonais découvre le roman de Victor Hugo. Si le roman, dans sa version originale en français, existe depuis 1862, les premières traductions en japonais apparaissent à la toute fin du XIXe siècle. Elles sont d'abord partielles, à l'exemple de cette adaptation parue sous le nom ''ABC kumiai'' (Le Syndicat Ami) qui reprend essentiellement les quinze chapitres traitant des Amis de l'ABC et dont le traducteur semble être resté anonyme. Cette version sera ensuite réemployée pour la première traduction en coréen (1910). Il faut attendre 1902 pour une première parution intégrale. Elle débute en 1901 grâce à l'initiative de Ruikô Kuroiwa.

De son vrai nom Shûroku Kuroiwa, cet écrivain et journaliste, très actif dans la littérature politique, est né en 1862 (tiens tiens, la même année que la parution du roman dans son texte original...) à Aki. À côté de ses activités principales, il traduit de nombreux romans depuis l'anglais et le français. Parmi ces derniers, on peut compter ''Gankutsuô'' (Le Comte de Monte-Cristo) d'Alexandre Dumas. Vous aviez peut-être entendu parler d'un anime japonais produit par Gonzô, sorti dans les années 2000 et au titre équivalent ? Voilà, vous savez d'où vient désormais ce nom de ''Gankutsuô'' (littéralement ''Le Roi de la caverne'')😉 Fidèle à sa volonté de privilégier une lecture fluide et facile d'accès plutôt qu'une traduction littérale du texte d'Hugo, Kuroiwa choisit de le renommer non pas 惨めな (Mijimena), ce que donnerait une traduction littérale du titre original, mais 噫無情 (Aa Mujô), difficilement traduisible autrement que par ''Ah! Cruauté'' ou ''Ah! Sans-cœur'' (pour ne citer que deux exemples). Depuis, le roman et ses adaptations sont essentiellement connus sous leur titre français, Les Misérables, simplement transcrit en syllabaire katakana レ・ミゼラブル. Kuroiwa prépublie d'abord sa version dans le journal qu'il dirige alors depuis 1892, Yorozu Chôhô, entre octobre 1902 et août 1903, avant de faire paraître une version reliée en deux tomes à partir de 1906.

Vous pouvez retrouver un exemplaire digitalisé en suivant ce lien : https://dl.ndl.go.jp/pid/896594/1/152

 

Il faudra attendre 1917 pour avoir droit à la première version reliée intégrale du roman et surtout à la première traduction véritablement fidèle au texte d'origine. Et elle nous vient d'un homme qu'Arai cite lui-même dans ses postface : Yoshio Toyoshima.

 Yoshio Toyoshima (1890-1955) était écrivain et également traducteur de romans occidentaux, tant en langue française qu'anglaise. On lui doit notamment la traduction en japonais de Jean-Christophe, œuvre de Romain Rolland, ainsi que celle des Mille et une Nuits d'après la version en anglais de Richard Francis Burton. Toyoshima débute celle des Misérables vers 1917, traduction qu'il révisera à de nombreuses reprises et qui fait encore acte de nos jours. D'autres traductions ultérieures existent bien entendu, notamment à partir des années 60. Mais grâce aux traductions de Kuroiwa puis de Toyoshima, le roman de Victor Hugo va attirer l'attention du public japonais.

La traduction de Toyoshima est toujours éditée et proposée à la vente à ce jour.

 

Cette parenthèse sur les premières traductions japonaises étant terminée, il est temps de revenir sur l'adaptation de Takahiro Arai!

En 2013, Arai est alors en pleine carrière. Il venait quelques années plus tôt de signer une première adaptation d'un roman occidental : L'Assistant du vampire de l'écrivain irlandais Darren Shan, une série de livres parue entre 2000 et 2006. Le manga sortit chez Pika à partir de 2009 et permit d'ailleurs au lectorat francophone de découvrir l'auteur. Dès le départ, Arai annonce qu'il se base sur le texte de Yoshio Toyoshima pour les dialogues et la narration. Arai adapte donc un texte qui est lui-même une adaptation du texte original ! On y retrouve forcément des différences par rapport aux dialogues originaux, en plus des propres modifications apportées par le mangaka. La version française de Kurokawa fait toutefois en sorte de se rapprocher au mieux du texte d'Hugo. Ainsi, lorsque les dialogues sont issus du roman (sans ajout ou modification de la part d'Arai), les répliques d'origine sont utilisées. 

Lorsque j'appris la parution d'un manga adaptant les Misérables, l'espoir s'est réveillé d'avoir enfin une adaptation complète du roman en BD. J'argumentais même sur les réseaux et auprès de mes amis que le manga était véritablement le seul format en bande-dessinée à même de convenir à une telle adaptation. Un tome fait environ 180 à 200 pages, un album franco-belge 48 pages (grosso modo, vous verrez plus bas que ce n'est pas non plus systématique). Alors oui, il existait déjà d'autres adaptations en manga au Japon, mais à l'instar des albums de L'Hermenier, Looky, Bardet et Capo, je supposais qu'il s'agissait avant tout de one-shot pour donner un premier aperçu du roman au public enfant / adolescent et les inviter ensuite à découvrir l'œuvre originale. 

En me renseignant davantage, je me suis rendue finalement compte qu'il existait plusieurs adaptations s'éloignant du concept pédagogique. Contrairement à ce que j'ai indiqué dans la précédente version de cette chronique, elles sont loin d'être anodines. La raison principale qui explique pourquoi ces différentes adaptations sont aujourd'hui assez méconnues et difficiles à repérer dès le départ tient surtout à leur absence de réédition. La majorité n'a eu droit qu'à une seule édition d'époque et oblige à privilégier le marché de l'occasion pour espérer mettre la main sur un exemplaire. Enfin quand ils sont disponibles...

 

La plus ancienne adaptation en manga remonte à 1955. Il s'agit d'un one-shot prépublié dans le Nakayoshi (un magazine pour fillettes) et illustré par Hisashi Tanaka. 

L'année suivante, c'est au tour de Kyoko Takagi et Shigeru Sasayama de proposer leur propre version pour un autre magazine destiné aux petites filles. À nouveau, l'histoire est entièrement focalisée sur Cosette, au point que le titre reprend son nom : Shôjo Cosette

En 1958, Sanroku Oyamada dessine un Shôjo Cosette comme supplément à un magazine, la cible est toujours très jeune et exclusivement féminine.

Enfin, en 1961, Takeshi Kojo illustre à nouveau pour Nakayoshi une dernière adaptation publiée au format Tankôbon. 

Ces quatre adaptations entre 1955 et 1961 ont toutes un point commun, comme vous le constatez par le nom des magazines de prépublication : le public cible est jeune, voire très jeune (au moins milieu ou fin de l'école primaire), et majoritairement composé de fillettes. Dans ces différents exemples, c'est d'ailleurs Cosette qui est mise en avant et non Jean Valjean, celui-ci tient davantage de la référence paternelle au second plan qui va secourir la petite orpheline. Bien souvent, l'histoire commence d'ailleurs du point de vue de l'enfant martyrisée. Cette constante n'est pas une première au Japon : assez tôt, dès les années 20-30 au moins, on a vu fleurir des traductions du roman simplifiées, adaptées aux petites filles et qui avaient pour point commun de mettre en avant Cosette pour servir de miroir ou de modèle d'identification aux jeunes lectrices. Comme quoi, l'adaptation animée de Nippon Animation n'a rien inventé ! 

Le magazine pour fillettes Shôjo Club, dans son numéro de novembre 1939, propose une traduction illustrée du roman. Les personnages sur la couverture sont bien entendu Cosette et Jean Valjean.

 

En 1973, le dessinateur Tarô Minamoto bouscule cette tradition des adaptations pour fillettes en proposant une version parodique à destination d'un lectorat plutôt masculin. Jamais publié en français et quasiment inconnu à l'étranger, Minamoto est connu pour ses personnages masculins de petite taille aux têtes souvent hypertrophiées ; le public occidental le connaît un peu grâce à Paul Gravett qui l'évoque dans son livre ''Sixty years of Japanese Comics'' paru en 2004.

 

Une adaptation en un seul volume par Akira Misaki aurait vu le jour en octobre 1996 aux éditions Sunmark Publishing, mais un doute subsiste sur son contenu exact : véritable adaptation BD ou édition illustrée du roman ?

 

En 2000, Kanako Inuki, dessinatrice appréciée pour ses récits horrifiques destinés à un lectorat féminin, fait paraître la première adaptation longue des Misérables en manga : son Alouette no Uta (Le Chant de l'Alouette) met une nouvelle fois Cosette en personnage principal, mais dans une adaptation très sombre, presque sadique, en nous plongeant dans son quotidien d'enfant exploitée et martyrisée. Rien ne lui est épargné durant les trois premiers tomes. Son cas fera l'objet d'une analyse dans la partie 3.

 

En 2011, Soleil Manga a été le premier éditeur francophone à se lancer sur le créneau des Misérables au format manga en sortant le one-shot du collectif Variety Artworks (paru au Japon en 2009). Soleil visait plutôt un public de lycéens pour qu'ils se familiarisent, grâce à cette collection, avec différentes œuvres littéraires, tant occidentales qu'asiatiques, qu'il s'agisse de romans ou d'essais.

À l'époque, j'avais acheté ledit tome unique, intriguée de voir comment des Japonais pouvaient adapter cette œuvre à leur sauce. Quelle déception ! Le collectif Variety Artworks n'a jamais été réputé pour leur qualité graphique, certes, mais cela se ressentait tout spécialement ici. La narration prenait également des libertés pas toujours réjouissantes, tant du point de vue des évènements que des personnages. Le titre a toutefois l'intelligence (et l'avantage) de traiter le récit à peu près sérieusement ; son public cible, plutôt adolescent voire jeune adulte, avantage cet aspect.

Oui, les dessins ne sont franchement pas beaux.

 

En 2017, alors que Kurokawa terminait la publication de sa propre édition des Misérables (celle d'Arai), un autre éditeur, nobi! nobi! proposait une autre adaptation en un seul volume. Ciblant leur public habituel, les enfants et préadolescents, les dessins sont cette fois signés d'une artiste hongkongaise, SunNeko Lee.

Si le style graphique amène un ton plus léger avec un Thénardier cartoonesque et des personnages aux traits plus arrondis, la qualité graphique est tout de même largement au-dessus du one-shot de Variety Artworks. SunNeko Lee a un trait très épuré rappelant certains anime de Nippon Animation, notamment dans sa manière de dessiner les enfants. Étonnamment, pour une adaptation destinée à un jeune public, l'histoire reste dans l'ensemble assez fidèle sans édulcorer les passages les plus tragiques (la déchéance de Fantine, la mort de Gavroche et enfin le suicide de Javert sont bien présents) et les 330 pages du one-shot favorisent un développement plus poussé de l'histoire (là où celui de Soleil Manga n'en faisait que 192). Une option idéale pour faire découvrir Les Misérables à un lectorat encore trop jeune pour s'attaquer au roman.

Mignon et attendrissant : voilà comment je qualifierai cet autre one-shot

 

Et voilà qu'aux côtés de ces deux one-shot, Takahiro Arai se ramène avec son projet qu'il a développé dans une démarche bien différente. Dès la postface du tome 1, il fait part de son admiration incontestable pour le roman de Victor Hugo et avoue à quel point se frotter à deux figures légendaires (la deuxième était bien entendu Yoshio Toyoshima) lui file carrément des maux d'estomac. Il espère ainsi se montrer à la hauteur et termine sa postface en précisant qu'il aime beaucoup les histoires de rivalité et qu'il a hâte de mettre en scène celle entre Valjean et Javert. Arai part également avec un avantage conséquent : sa version est un feuilleton paraissant dans le Gekkan Shônen Sunday, un magazine de prépublication plutôt destiné aux adolescents entre 12 et 16 ans. Arai vise ainsi un public ''jeune'', mais suffisamment âgé pour apprécier l'histoire sans qu'il n'ait à la simplifier. Par ailleurs, il n'édulcore absolument rien, qu'il s'agisse de la violence des barricades, de la déchéance de Fantine ou de certaines morts, rien n'est atténué et le contenu est exposé aux yeux du lecteurs dans un semi-réalisme cru. 

Le ''Gessan'' (ou Gekkan Shônen Sunday), janvier 2014

 

La sortie du manga d'Arai avait pris rapidement place sur ma liste d'achats mensuels et durant les trois années qui suivirent sa parution en français, j'avais à plusieurs reprises parlé du titre comme de loin la meilleure adaptation des Misérables que j'ai pu lire en BD. J'avais même commencé un premier retour du tome 1 sur le forum Animeland, avant de ne pas aller plus loin (j'ignore encore pourquoi aujourd'hui). Lorsque je l'ai relu pour préparer cette chronique, mes impressions n'avaient pas changé : la série est toujours excellente et le dessin pêchu est un concentré de dynamisme, de mise en scène et de métaphore qui colle bien au roman de Victor Hugo. Il a un style qui lui est propre, bien éloigné du one-shot assez moyen publié par Soleil quelques années plus tôt. 

 

Et puis...

Et puis en le relisant, je me suis rappelée d'un album de BD adaptant lui aussi Les Misérables que j'avais lu près de 25 ans plus tôt. Si je me souvenais bien de son contenu et du style de dessin, j'avais oublié son (ses ?) auteur. En parcourant un peu un certain moteur de recherche omniprésent, je suis retombée sur l'album en question. Malgré le nombre d'années écoulées, mes souvenirs vis-à-vis du dessin ne s'étaient pas estompés et j'ai facilement pu identifier l'album en question. Cet album, intitulé ''Les Misérables Première partie - Jean Valjean'' était sorti en 1995, l'année où sortait au cinéma l'adaptation de Claude Lelouch avec Jean-Paul Belmondo. Et son dessinateur, celui dont je ne me rappelais plus du nom, n'était autre qu'Eddy Paape.

Edouard Paape, dit Eddy Paape, était né le 3 juillet 1920 à Grivegnée, dans la province de Liège. Il fait partie des dessinateurs belges de renom qui ont contribué à donner à la BD dite franco-belge ses lettres de noblesse, en particulier dans les années 50-60. S'il a travaillé sur de nombreuses séries au fil de sa carrière, l'on retient aujourd'hui avant tout trois titres majeurs : Jean Valhardi (créé par Jijé, mais que Paape a véritablement popularisé), Marc Dacier et Luc Orient.

Laissez-moi donc vous raconter une petite histoire... Elle remonte à au moins 23 ans, au premier semestre de l'année 2003 et possiblement entre les mois de janvier et février. Ma sœur avait pour habitude d'emprunter des livres à la médiathèque que sa classe de primaire fréquentait et ramenait assez souvent des bandes-dessinées. Un jour est donc apparu cet album des Misérables, scénarisé par un certain Michel Deligne (le moteur de recherche envahissant mais incontournable m'apprend qu'il était éditeur et avait fondé une maison d'édition - qui portait son nom - spécialisée justement dans la BD) et donc dessiné par Eddy Paape. Je n'ai plus souvenir si j'avais fait le lien entre le dessin et le nom de son dessinateur à l'époque, mais ce fameux dessin m'était familier. Dans ma jeunesse, je n'avais jamais été une lectrice acharnée des titres phare de Paape, que j'ai lu aléatoirement (notamment Marc Dacier et Luc Orient) dans les vieux journaux Spirou de mon père. Mais j'aimais son dessin réaliste, qui tranchait avec le style plus comique, issu de l'École de Marcinelle, que l'on retrouvait chez bon nombre de dessinateurs alors en activité (Franquin, Peyo, Roba, Morris, Tillieux, et j'en oublie...), bien que mon favori, en matière de réalisme, restait Arthur Piroton.

Piroton restera mon dieu du réalisme franco-belge

 

Je connaissais davantage Paape au travers de récits pour des numéros spéciaux et certains épisodes des Belles Histoires de l'Oncle Paul remontant aux années 50 et 60, à l'époque où il était très actif dans Spirou. Les Oncle Paul était la partie ''culturelle'' la plus ambitieuse des éditions Dupuis, un monument de la BD réaliste et historico-pédagogique. Certes, plusieurs épisodes ont depuis pris un sacré coup de vieux (les sciences humaines évoluent), mais à l'époque, de tels récits faisaient partie de mes incontournables lorsque je lisais ces magazines bien antérieurs à ma naissance. Cette familiarité du dessin avait suffi à rendre la lecture de l'album très plaisante, même si déjà à l'époque, son format restreignait forcément les possibilités d'adapter Victor Hugo sans passer par de nombreuses ellipses. Je n'avais pas encore commencé à lire du manga, mais je ressentais déjà cette frustration d'avoir si peu de pages à me mettre sous la dent. Le format 48 pages n'était plus vraiment pour moi... Désormais, en le relisant, j'ai constaté que l'album avait en fait davantage de pages, 60 très exactement, ce qui se faisait plus rarement à l'époque.

Ex-libris lors de la sortie de l'album. Les extraits vous attendent dans la 2e partie ^^

 

Et quel regret... Car sur ces 60 pages, Paape (75 ans à l'époque) est en grande forme. En très grande forme. Même restreint par le format album, il parvient à proposer une approche très dynamique et émotionnelle de certains passages. Comparer sa version à celle d'Arai lors de ma relecture est devenue très amusante. Qui sait quel petit bijou on aurait pu avoir si on lui avait permis de dessiner l'histoire sur 200 pages et sur plusieurs albums - un deuxième album intitulé ''Thénardier'' était d'ailleurs annoncé, mais il n'a finalement jamais vu le jour (problème de contrat ? mauvaises ventes ?). Eddy Paape étant depuis décédé en 2012, cette expérience s'est définitivement achevée sur cet essai unique. C'est là que l'idée m'est venue de proposer une chronique où je comparerai les deux versions côte à côte, mais sans chercher à juger qui a fait la meilleure adaptation. Quel intérêt y aurait-il à confronter deux auteurs de génération, culture et style différents, d'autant que Paape n'a jamais pu terminer sa version ? Ils ne se sont certes jamais rencontrés, mais ont chacun à leur manière livré une adaptation intéressante du roman. Ce sera donc le sujet de cette deuxième partie. 

Oui vous aurez également plein d'extraits pour Arai !

 

28 juin 2026

Ce matin un lapin a (peut-être) tué un producteur : mais qui voulait donc la peau de Roger Rabbit ?

Imaginez... vous êtes la première année du troisième millénaire (ou la dernière année du deuxième, c'est selon). Les Jeux Olympiques de Sidney n'ont pas encore commencé. Harry Potter n'est encore qu'un roman pour la jeunesse, dont le succès se créé par le bouche-à-oreille dans les cours de récréation. Une série à succès japonaise a fait ses débuts à la télé et ses produits dérivés font déjà le fond de commerce de bien des kiosques et autres rayons jouet...

Et vous-même vous trouvez en voyage scolaire quelque part entre Beaucaire et Avignon. Durant ce séjour où pour la première fois, vous voyagez à l'étranger sans votre famille (une vraie expérience !), vous logez chez des particuliers dont la fille a pratiquement votre âge. Et forcément, ils ont aussi leur propre vidéothèque. Certains films sont bien entendu en commun, car au fond même génération et même tranche d'âge oblige, vous avez des références similaires. Pour d'autres, c'est une complète découverte : un film avec Robin Williams qui joue le rôle d'une fausse nounou pour approcher plus souvent ses enfants, la fameuse série japonaise qui passe justement à la télé... ou encore ce film un peu étrange, hybride, mêlant acteurs et personnages d'animation, avec pour protagoniste un lapin tenant à la fois de Bugs Bunny et des Animaniacs, mais avec une sensibilité proche d'un personnage de Walt Disney. Un film mettant en scène à la fois des acteurs humains et des personnes animés ne vous surprend pas vraiment : depuis longtemps déjà, vous usez votre cassette Mary Poppins et vous savez que les studios sont capables de prouesses techniques des plus performantes : Toy Story n'a que 5 ans à l'époque ! 

 

Pourtant, ce film sort un peu du lot et vous fascine. Non pour ses prouesses techniques, qui restent toutefois exemplaires, mais plutôt par son scénario. Pour la première fois, vous voyez un personnage de dessin-animé, d'apparence sympathique, se faire accuser de meurtre ! Pas même le meurtre d'un individu fourbe et cruel, qui passerait pour un ''méchant'' bien disneyien et que l'accusé aurait éventuellement poussé à la mort involontairement. Non, nous sommes dans un cas bien plus grave, celui d'un homme d'affaire jovial, concepteur des fameux gadgets Acmé si chers à un certain coyote, amateur de dessins-animés et otaku avant l'heure avec sa waifu (personnage fictif qu'un passionné considère comme sa fiancée) Jessica ! Jusqu'à présent, dans les dessins-animés que vous avez suivis, un personnage qui se faisait accuser l'était à tort dès le début et vous le saviez très bien, même en tant qu'enfant. Le seul film qui mettait en avant un protagoniste plus ambivalent, coupable d'un acte discutable, était Woody dans le premier Toy Story. Mais entre voir un jouet balancer son rival par la fenêtre (où dans les minutes qui suivent, sa survie est confirmée) et un lapin d'apparence sympathique accusé d'avoir tué un être humain, le ressenti prend une tournure très différente. 

 

Déjà, à l'inverse du monde tout en images de synthèses de Toy Story, ce film se place dans un environnement très réaliste et finalement pas tant éloigné de certains films qu'ont vos parents dans leur vidéothèque. Contrairement à Mary Poppins, les personnages dessinées ne font pas partie du décor qu'intègrent les acteurs humains, mais s'invitent dans notre propre monde. Certes, on découvre à un moment du film qu'il existe bien un monde réservé à ces personnages de dessins-animés, Toonville, dont le soleil très souriant nous accueille dès notre arrivée pendant que des arbres et différents personnages cartoonesques entonnent une chanson de bienvenue. Mais si l'on excepte ce court passage, la majorité de l'histoire se déroule dans un environnement tout sauf joyeux et enfantin. Dans cet Hollywood reconstitué des années 40, les producteurs de cartoons pensent avant tout affaires et rentabilité, les réalisateurs sont des perfectionnistes précurseurs de Stanley Kubrick et les personnages de cartoons semblent davantage tolérés que pleinement acceptés. Ici, leur fonction est strictement utilitaire : divertir le public et rapporter de l'argent. 

Leon Schlesinger, inspirateur du producteur R. K. Maroon

 

R. K. Maroon, le fondateur des studios Maroon qui finance les cartoons du moment, est un équivalent fictif de Leon Schlesinger, légendaire producteur des dessins-animés de la future licence Looney Tunes. À l'instar de son modèle réel, Maroon attache avant tout de l'importance au succès des cartoons qu'il produit et à l'image de son entreprise, qui doit rester bien propre. Et s'il finit par engager un détective privé, c'est davantage pour régler rapidement la dépression passagère de sa vedette du moment, Roger Rabbit, plutôt que par véritable empathie. Il résume sa vision de ses acteurs dessinés de la sorte, en quelques mots : ''C'est un Toon ! Vous pouvez lui faire tomber tout ce que vous voudrez sur sa tête, il s'en remettra toujours !''. Apparemment, recevoir un frigo sur le crâne durant une scène de tournage et connaître un épisode dépressif par amour revient au même cas de figure. 

Quant au détective en question, il n'est pas non plus prêt à rendre service dès qu'il s'agit d'un Toon. Seule la promesse d'un chèque de 100 $ (une somme considérable pour l'époque !) servira de ''carotte'' pour l'obliger à s'intéresser au cas Roger Rabbit. Cela dit, contrairement à un Maroon avant tout entrepreneur, le détective, Eddie Valiant, a ses propres raisons de n'éprouver aucune considérations pour ces personnages de dessin-animé. Pourtant ancien spécialiste des affaires ayant impliqué ces mêmes Toons, Valiant a renoncé depuis à tout contrat l'amenant à défendre leur cause. Gravement alcoolique, un fait qui n'est jamais dissimulé dans le film, toujours vêtu du même costume négligé et semblant tout droit sortir d'un roman de Richard Chamberlain, il se refuse à rire devant les pitreries de Roger Rabbit et garde ses distances avec l'ensemble des Toons. Néanmoins, loin d'être un simple cliché éculé du détective alcoolique traînant ses pompes dans les rues malfamées de Los Angeles, Valiant a un certain cachet. Déjà, il est impeccablement interprété par Bob Hoskins, un acteur britannique brillant à qui Hollywood, comme souvent, n'a pas su donner sa chance une fois la décennie 80 passée. Ensuite, le personnage a un petit background, bien qu'à peine esquissé, mais dont les faits principaux nous sont révélés au détour de quelques dialogues ou de quelques indices à l'écran.

L'alcool est un poison lent et ce film nous le montre sans s'en cacher

 

L'élément principal qui servira de toile de fond pour expliquer le comportement de Valiant vis-à-vis des Toons est la désormais célèbre révélation autour de l'assassinat de son frère par un Toon au ricanement aigrelet et aux yeux d'un rouge sang. Bien loin d'apporter une simple justification au comportement de Valiant, cet évènement tragique sert de construction au personnage. Bob Hoskins a su ainsi parfaitement retranscrire les états d'âme et la psychologie du détective, véritable cas clinique atteint de ESPT (État de stresse post-traumatique) et alcoolique chronique. Ses gestes sont hésitants, tremblants, peu assurés. Lorsqu'un poivrot du bar qu'il fréquente régulièrement s'amuse de son nouveau contrat, c'est avant tout son ricanement aigrelet qui provoque l'explosion de colère de Valiant. Comme si, par son jeu, Bob Hoskins voulait souligner à quel point ce fameux rire incarne une réminiscence de l'évènement traumatique que Valiant cherche à ne plus revivre, ce qui le pousse à éviter tout stimuli pouvant l'évoquer (l'évitement étant l'un des symptômes caractéristiques de l'ESPT).

Eddie Valiant révèles les origines de sa haine des Toons.

 

Une autre scène bien connue est le moment où Valiant regagne son appartement et découvre les photos de son dernier voyage, au temps du bonheur, qu'il n'avait pas osé développer après ledit évènement traumatique. Cette scène provoque d'ailleurs - à en croire de nombreux témoignages sur le Net - des réactions très contrastées selon l'âge du spectateur : plusieurs ont ainsi fait part qu'enfant, s'ils éprouvaient davantage de tristesse et d'empathie pour Roger en larmes lorsque ce dernier découvre ''l'infidélité'' de son épouse Jessica (archétype de la Femme fatale, mais après tout ''elle est juste dessinée comme ça''), à l'âge adulte c'est plutôt vers Valiant que leur empathie se manifeste. En quelques minutes à peine, la mise en scène très sobre de Robert Zemeckis parvient à nous plonger dans les états d'âme de Valiant à travers quelques témoignages visuels de son passé et surtout ce fond musical interprété au saxophone, signé Alan Silvestri. 

Au début du film, tout laisse entendre que le personnage principal est bien Roger Rabbit. C'est son histoire que nous suivons, c'est lui qui devrait fort logiquement être le personnage principal, celui qui va vivre la majorité des évènements et résoudre le nœud du problème à la fin. Mais au bout du compte, on en viendrait plutôt à se fixer soit sur Eddie Valiant comme seul protagoniste, soit sur une collaboration Roger-Valiant, plus adéquate au scénario du film et surtout au temps d'écran de chacun. Car au bout du compte, si Roger Rabbit a sa propre importance et est, de par l'accusation de meurtre dont il fait l'objet, clairement impliqué dans le scénario, Valiant est finalement celui qui agit le plus, souvent contre son gré. C'est d'ailleurs lui qui finit par venir à bout de la menace qui pèse sur Toonville (et dans une moindre mesure, bien que non négligeable, sur Los Angeles). Son acte est d'autant plus louable que, non seulement, il a évolué tout au long du film, mais surtout, l'ancien détective alcoolique a dû dépasser son état psychotraumatique. 

 

 

On a déjà largement commenté et glosé autour de la figure sinistre et sournoise du juge DeMort, interprété par un Christopher Lloyd remarquable dans son rôle d'homme de loi implacable. À l'instar de Valiant, il ne sourit presque jamais - sauf par pur plaisir sadique - et balade son regard soupçonneux sur chaque témoin présent dans la pièce. Dès son entrée en scène, il ne cache pas son aversion pour les Toons et leurs facéties ; et comme tout bon méchant bien cynique, il a inventé une arme redoutable : la Trempette ! Mélange de dissolvants pour la peinture, il ramène ces personnages si amusants à leur condition d'origine : des dessins sur cellulo, peints à la main, qu'un produit chimique comme la térébenthine, l'acétone et le benzène peuvent aisément détruire. Ce qui signifie pour un personnage animé la mort assurée. Cette impression de mort est d'ailleurs récurrente dans le film, bien plus que n'importe quel autre film familial produit dans les années 80. Car outre le frère disparu de Valiant, une victime sacrifiée au sadisme du juge n'est autre que la petite chaussure. Une scène traumatisante qui a laissé des traces indélébiles dans la mémoire de nombreux jeunes spectateurs. Cette petite chaussure, en plus d'avoir un aspect plutôt mignon tout en rondeur, a un comportement qui pourrait s'apparenter à celui d'un chaton, puisqu'elle va jusqu'à se frotter aux pieds du juge en poussant de petits sons ressemblant à des miaulements. Utilisée comme ''exemple'' par le juge DeMort pour illustrer le potentiel destructeur de sa Trempette, le spectateur médusé voit ainsi la chaussure se dissoudre peu à peu dans le mélange, jusqu'à n'être plus qu'un amas de peinture rougeâtre. Tout dans la mise en scène laisse penser à l'exécution d'un être vivant.

 

Mais le jeune spectateur n'en a pas fini avec ce sentiment de malaise que lui cause cet horrible juge. Vers la fin du film, désormais ennemi juré de Valiant en plus d'être déjà à la poursuite de Roger Rabbit depuis sa première apparition, le juge dévoile enfin sa véritable nature et c'est le choc : une créature hybride masquant son apparence de Toon sous un déguisement humain grotesque et foudroyant Valiant de ses yeux rouge sang... le lien avec la mort du frère de Valiant se créé immédiatement. Le détective lui-même ne saura pas vraiment comment lutter contre cet être qu'il a longuement détesté, responsable de cette perte irremplaçable et de son état psychotraumatique. Traumatisme qui se manifeste d'ailleurs à nouveau, puisque Valiant parvient très difficilement à sortir de cet état de stress pour se confronter directement à son ennemi. Pendant une bonne partie de la scène, il se retrouvera plutôt en position de défense ou comme tétanisé par le cauchemar qu'il revit. Longtemps d'ailleurs, cette scène est devenue l'élément qui m'a découragée à revoir le film et il a fallu pas mal d'années pour enfin y parvenir. Et qu'en est-il ? Hé bien étrangement, un peu comme Valiant qui voyait le juge se dissoudre dans la Trempette de manière grotesque, ce personnage de fou furieux aux yeux rouges est devenu ce qu'il a toujours été : un personnage de cartoon. Le temps (et la maturité) ont fait leur œuvre. 

Mais que cache-t-il derrière ces lunettes ?

 

L'idée d'écrire une chronique autour de ce film de jeunesse ne m'est venue que tout récemment, après être tombée sur différents extraits du film partagés sur Youtube. Au début, j'ai hésité : tout n'avait-il pas déjà été dit sur ce film, régulièrement cité comme l'un des films préférés de toute une génération, un classique du cinéma hybride américain ? Tant de vidéos ont déjà été réalisées à son sujet, tant d'articles ont déjà été écrits, qu'il s'agisse des médias ou bien d'anciens spectateurs cherchant à partager leurs impressions une fois arrivés à l'âge adulte. Certaines théories continuent de circuler autour de la véritable identité ou apparence du juge DeMort et les commentaires d'insister combien ce méchant est sans aucun doute l'une des pires incarnations du mal à proprement dit. Et finalement en le revoyant, j'ai eu le sentiment que ce film fut l'un des tout premiers films à m'avoir amenée vers un cinéma plus adulte, en tout cas moins enfantin. Ce n'était pas juste un film que j'avais apprécié voir durant ce séjour dans les Bouches-du-Rhône, mais bien une révélation. Comme un premier aperçu de ce qui allait m'attendre dans les années à venir en matière de découverte cinématographique. 

Durant ce mois de juin, je suis d'ailleurs revenue à Avignon. Vingt-six après, les lieux n'avaient pas tant changé et en revoyant cette place devant le palais des papes, je me suis revue à l'époque, avec un carnet à dessin sur lequel j'essayais vaguement de gribouiller une esquisse du bâtiment. Cette fois-ci, je me suis contentée d'en prendre quelques photos. À ce moment-là, j'étais loin de penser que deux semaines plus tard, je me retrouverai devant une autre relique de ce séjour : Qui veut la peau de Roger Rabbit.

 

- Pour tout savoir sur l'ESPT : Introduction

- Concernant l'identité du juge DeMort (dédicace à mon ami Gaël) : Quelle est la vraie forme du Juge DeMort

 

17 juin 2026

Le Prix du Succès : une histoire d'ascension... et de liens familiaux

 

Brahim, une étoile montante du stand-up, annonce un soir à son public qu'il va leur présenter la personne qui lui est le plus cher, celle qui a favorisé son ascension et demeure son soutien le plus précieux. Derrière les coulisses, son frère aîné et manager depuis ses débuts, rayonne : enfin son cadet reconnaît l'implication et le soutien de toute la famille qui ont permis à Brahim de grimper les marches vers le succès. Pourtant, au grand détriment de Mourad, le grand frère, le jeune homme invite sa fiancée Linda à le rejoindre sur scène. Selon Brahim, c'est à elle qu'il doit cette formidable ascension et, s'il ne nie pas que Mourad a travaillé énormément pour le lancer à ses débuts, il souhaiterait tourner la page de cette collaboration. Mais dans cette famille issue de l'immigration, on ne ''démissionne'' pas si facilement de son frère comme on le ferait avec n'importe quel autre manager... Quelques temps plus tard, alors que la relation entre les deux frangins se complique, Brahim décide de sauter le pas et s'engage auprès d'Hervé, son nouveau manager, qui lui garantit une plus grande visibilité. Face aux reproches de sa famille et aux menaces de voyous engagés par Mourad, Brahim va devoir payer le prix de son succès.

Comment se lancer dans la filmographie d'un acteur qui a déjà un peu de carrière derrière lui ? Bien souvent, on a entendu parler de lui (ou d'elle !) par l'intermédiaire d'une actualité cinéma ou en tombant sur des commentaires Internet. Cette deuxième option est devenue d'ailleurs un média des plus courants pour se tenir informé des derniers films appréciés du grand public. Et parfois, le film le plus connu de l'acteur en question n'est pas forcément le plus optimal pour découvrir ses compétences... 

 

 

Depuis la mise en ligne de ce blog, j'ai évoqué plusieurs acteurs et actrices au fil des chroniques, la plupart du temps pour les présenter. Toutefois, deux noms en particulier ont bénéficié d'une sorte de traitement de faveur : Adam Driver, qui a eu droit à deux chroniques pour des films peu connus du public (Paterson et Tracks) et Charles Vanel, pour qui j'ai carrément rédigé toute une partie consacrée à sa filmographie muette. À ces deux noms, un troisième va sans doute s'ajouter avec le temps : celui de Tahar Rahim. Avec Adam Driver, il est actuellement l'un des acteurs les plus actifs dans le domaine du cinéma plutôt indépendant, par opposition aux vedettes qu'Hollywood monopolise et aime mettre en avant. Tahar Rahim est issu d'une famille originaire d'Oran (Algérie). Lui et Adam Driver font partie de cette nouvelle génération d'acteurs (eux-mêmes n'ont que deux années d'écart) qui ont commencé à percer à la fin des années 2000 ou au tout début des années 2010. Si Adam Driver a commencé sa carrière  par des apparitions dans des séries policières puis dans des films (de qualité) plutôt réservés à un public de cinéphiles, avant de connaître la notoriété grâce à la télévision (''Girls'') puis dans une certaine saga étoilée, Tahar Rahim s'est retrouvé très vite sous le feu des projecteurs. En 2010, il remporte ainsi deux Césars, celui du meilleur acteur et celui du meilleur espoir masculin, pour Un Prophète, le premier long-métrage dans lequel il tient le rôle principal.

À titre de comparaison, Charles Vanel a dû attendre Le Salaire de la peur en 1953 pour recevoir le César du meilleur acteur masculin, soit plus de 40 ans après ses débuts au cinéma, et Adam Driver attend toujours son César ou Oscar potentiel (bien qu'il ait déjà reçu plusieurs récompenses de la part d'autres festivals). À la surface, ces trois acteurs n'ont pas vraiment de points communs les réunissant : Charles Vanel et Tahar Rahim sont de nationalité française (même si certains concombres grincheux auront l'audace d'avancer que la nationalité du second n'est que ''sur le papier''), Adam Driver est de nationalité américaine ; bien plus jeunes que leur aîné, Driver et Rahim évoluent dans un milieu cinématographique très différent de celui qu'a pu connaître Vanel, surtout à ses débuts. Enfin, ils ont grandi dans des milieux socioculturels assez différents. Pourtant, tous les trois se rapprochent sur un point très précis : le grand public connaît très mal leur filmographie plutôt axée cinéma d'auteur / indépendant et résume leur carrière à un ou deux films tout au plus, généralement les plus commerciaux. 

Adam Driver cachetonnant dans Star Wars VII entre deux films d'auteur

Je me suis déjà assez épanchée sur le cas Adam Driver dans ma chronique sur Paterson (le bien-nommé ''anti Star Wars 7'') et pour Vanel, la réponse tient en un seul titre : Le Salaire de la peur (Yvan Ascending* est dans le film, ça aide). Concernant Tahar Rahim, le cas est un plus complexe. Il est loin d'être inconnu du grand public, grâce à son César reçu pour Un Prophète, et bénéficie d'une petite notoriété à l'international pour ses rôles dans la série britannique Le Serpent et le film Désigné coupable (The Mauritanian). Toutefois, une partie du public francophone semble ignorer ses films, peut-être pas assez mainstream ? Il a vaguement incarné un vilain pas beau dans le blockbuster de super-héros Madame Web, mais la chose a surtout servi de punching-ball pour les spectateurs blasés par la surexploitation de l'univers Marvel. Ainsi, vous pouvez par exemple trouver sur Internet des interventions de Tahar Rahim en vidéo qui recueillent davantage des commentaires autour de l'identité dudit acteur plutôt que des réponses apaisées et réfléchies. Ce constat reste toutefois à nuancer et ne se base que sur ma propre observation ; fort heureusement, Tahar Rahim et Adam Driver sont encore jeunes et ont largement le temps de continuer leur carrière du mieux possible et convaincre des spectateurs encore non acquis. Charles Vanel ayant quitté le monde des vivants depuis bientôt 40 ans, souhaitons simplement que son âme repose en paix.

On ne parle pas assez des autres films de Charles Vanel. En voici un de circonstance.

Pour en revenir à la question posée en début d'intro, si j'ai estimé pertinent de démarrer cette nouvelle chronique par elle, c'est simplement parce qu'il s'agit du sujet du jour. Le Prix du Succès est le premier film dans lequel j'ai pu apprécier la performance d'acteur de Tahar Rahim. Ce n'est pas non plus le premier titre qui m'a fait connaître son nom : en 2024, sa présence dans le rôle principal du biopic Monsieur Aznavour avait fait pas mal jaser. À la même époque, certains oignons s'étaient lamentés sur sa participation au doublage français du film Mufasa, qu'ils qualifiaient de ''star-talent''. Plus récemment enfin, l'annonce qu'il apparaîtra en tant que Javert dans la nouvelle adaptation des Misérables en octobre prochain a provoqué quelques piaillements grognons. Il est vrai qu'avant lui, l'acteur le plus ''exotique'' qu'ait pu proposer une adaptation française du même roman pour ledit rôle avait été... John Malkovich. Paradoxalement, c'est justement à la suite de cette annonce, que l'idée m'est venue d'enfin découvrir ce dont il est capable. Par le plus pur des hasards, ou peut-être parce que le sujet était intrigant (?), mon premier choix s'est porté sur Le Prix du Succès

Sorti en 2017, Le Prix du Succès est un film assez méconnu dans la filmographie de Tahar Rahim. S'il passe de temps à autre à la télévision, il est loin d'avoir la réputation et donc la renommée de son film phare Un Prophète. Disons qu'il est considéré comme un long-métrage dans la moyenne avec des avis assez variables, même s'il avait eu de bons retours dans la presse. Au premier abord, l'univers du film aurait même de quoi froisser certains sensibles hermétiques à ce qu'ils qualifieraient de ''film de banlieue'' : la plupart des personnages intervenants sont des travailleurs immigrés ou des Secundos (enfants d'immigrés), dont une majorité originaire du Maghreb. Le registre de langue n'a rien de châtié et, pour couronner le tout, le récit intègre même un concert de rap le temps d'une scène ! 

Ce sont justement ces préjugés qu'il faut savoir outrepasser, car Le Prix du Succès est bien loin d'être une caricature de ''film de banlieue''. C'est avant tout une réflexion autour de la famille, des influences qu'elle peut avoir sur nous-même et nos choix de parcours. Au premier abord, Brahim est bien entouré par ses proches : une famille nombreuse qui se veut unie, stable et toujours prête à lui garantir son soutien. Après tout, Brahim est le fils qui a réussi, celui qui a permis à cette famille plutôt modeste de quitter leur quartier défavorisé pour un logement bien plus cossu ! Les parents de Brahim tiennent également en haute estime l'importance que tient Mourad, ce fils aîné bien plus âgé qui a mis tout en place pour permettre à son petit frère de gravir les échelons et se faire un nom dans l'univers du stand-up. Comme l'explique Mourad au détour d'une interview, il est à la fois ''son frère, mais aussi son agent, son producteur, son avocat, son chauffeur, son garde du corps... sa mère des fois !''.  On comprend ainsi que Mourad, en tant qu'aîné de la fratrie, s'est senti très tôt empli d'une responsabilité de guide et de mentor au sein de sa famille. C'est d'ailleurs lui qui assume également l'aspect communication et marketing de son poulain fraternel, en assumant lui-même les relations avec les médias. 

Mourad le grand frère/manager/producteur/chauffeur/garde-du-corps/maman de substitution... Il fait tout !

On découvre peu à peu dans le film un personnage bien plus contrasté, impeccablement interprété par Roschdym Zem (son prénom est un hommage à l'acteur égyptien Rouchdy Abaza, c'est dire à quel point sa carrière était prédestinée !). Au premier abord, Mourad se présente comme un manager et producteur sérieux, engagé dans la réussite de ses projets et de ceux de son frère, médiateur occasionnel en cas de conflit et protecteur. Mais les choix de Brahim vont rapidement lui faire dévoiler un visage bien plus sombre. Frustré de cette absence de reconnaissance, comme jaloux de l'attention que Brahim porte à sa petite-amie, qu'il considère comme le véritable moteur de sa réussite, il en devient amer, envieux et même violent. Tour à tour il s'acharne sur ceux qu'il estime responsables de la dégradation de son état psychologique : Hervé, le nouveau manager de Brahim, est tabassé par une bande de voyous mandatés par Mourad ; quant à Linda, lorsque Mourad comprend qu'elle soutient son fiancé, il va jusqu'à l'agresser physiquement. Cette descente aux enfers, rythmée par la haine et la brutalité, ira crescendo jusqu'au dénouement final, durant lequel Brahim sera le prochain (et le dernier) à subir les coups de son frère. Dans ce conflit quasi fratricide, où aîné et cadet se déchirent par pure jalousie de l'autre, on est pas loin du mythe de Caïn et Abel : le réalisateur fera d'ailleurs lui-même cette comparaison lors d'une interview pour le site Cineuropa en septembre 2017.

De son côté, Brahim est surtout en quête d'indépendance. Il ne se le cache pas, il adore sa famille, notamment ses parents qui lui sont très chers, et pour rien au monde il ne souhaiterait rompre avec eux. Mais il se sent à l'étroit, comme étouffé par sa position de cadet qui a réussi et qui devrait cette réussite à son aîné. Le jeune homme ne cherche en aucun cas à renier ce qu'il doit à Mourad, mais maintenant que sa carrière est lancée, il estime qu'il est temps pour lui de prendre son envol. Or, tout au long du film, Brahim se rend compte qu'il va devoir non seulement imposer ses choix à son manager de frère, mais également à l'ensemble de sa famille. Pris dans un nœud émotionnel entre son amour pour ses proches et ses rêves d'indépendance, Brahim trouvera finalement un soutien infaillible en la personne de Linda (interprétée par l'actrice Maïwenn), sa petite amie, la seule de son entourage qui saura le comprendre et surtout l'accompagner jusqu'au bout. Le film se focalise ainsi sur ce trio déchiré, avec d'un côté le couple Brahim et Linda qui tentent de calmer les esprits tout en poursuivant leurs objectifs personnels et de l'autre le bouillant Mourad. 

Dans une interview pour Le Dauphiné Libéré publié à l'époque de la sortie du film, Teddy Lussi-Modeste expliquait d'ailleurs que l'histoire de Brahim faisait également écho à la sienne : issu d'une famille appartenant à la communauté des gens du voyage, le réalisateur revient sur son propre parcours et notamment les réactions que ses débuts dans le milieu du cinéma ont provoqué au sein de sa famille. « Pour moi, ça a été très violent, ce sentiment de redevabilité : moins d'ailleurs comme une dette que j'aurais dû leur payer que comme le sentiment que, d'une certaine façon, je les trahissais. Je sentais que je n'appartenais plus totalement au milieu social dont j'étais issu. Et cela est violent aussi pour ma famille, lorsque je parle de cela : ils ont le sentiment que je les accable. Cette violence, c'est ce que j'ai voulu faire passer, en liant le thème du succès à la dramaturgie familiale. »  

Lourde ambiance familiale...

Violent, âpre, grinçant... Le Prix du Succès est loin de prendre des pincettes, que cela soit avec son sujet principal ou ses personnages, et frappe fort, parfois là où l'on s'attend le moins. La toute première fois que j'ai vu la bande-annonce, mes impressions étaient difficiles à cerner, assez troubles. Je ne savais pas comment me positionner : le film est-il intéressant ? Est-ce un sujet, un style qui pourrait me séduire ? Et finalement, plus je relançais la bande-annonce, plus elle dévoilait un contenu très accrocheur. Lorsque je l'ai enfin vu en entier, le film a très vite fonctionné sur moi. Cette histoire d'un jeune homme qui se retrouve face à une sorte de clan familial où les préférés sont protégés et les vilains petits canards mis au ban... Ce sentiment d'être redevable sous prétexte que maintenant, notre situation financière s'est améliorée : tout cela a fait écho à mes propres expériences. Une partie de ma famille est originaire d'une région où la tradition a longtemps privilégié ceux qui se pliaient entièrement aux règles du clan et des dirigeants locaux, où l'on restait entre-soi sans chercher à trop se mélanger avec l'inconnu. Ce sentiment d'injustice, je l'ai vécu assez jeune, dès le moment où j'ai été en âge de constater par moi-même que quelque chose n'allait pas dans ce fonctionnement interne et qu'il valait mieux s'en éloigner, car critiquer directement cette organisation aurait été trop risqué. Sans doute est-ce là quelque chose de bien plus universel qu'on ne le pense. 

À l'heure actuelle, Tahar Rahim poursuit sa carrière d'acteur dans des films majoritairement dramatiques et réalistes, parfois historiques. On a pu le voir tout récemment dans Napoléon de Ridley Scott, dans Monsieur Aznavour (où il s'est entraîné six mois intensivement pour parvenir à chanter les propres succès de Charles Aznavour) ou encore dans Alpha, dans lequel il interprète un toxicomane. Cet automne, il nous revient dans un rôle de composition qui s'annonce d'ores et déjà savoureux : l'inspecteur Javert dans Les Misérables de Fred Cavayé, dernière adaptation en date d'un roman qui a bien fait parler de lui sur ce blog. On se réjouit !

 

Lien vers l'interview de Teddy Lussi-Modeste : GRENOBLE / CINÉMA. Teddy Lussi-Modeste : "Le succès se paie toujours au prix fort…"

Autre interview : Teddy Lussi-Modeste • Réalisateur - Cineuropa

*Yvan Ascending ne doit son existence qu'au talent et à l'imagination du vidéaste Hugo Amizet / Misterfox. Les droits lui sont donc réservés.

 

27 mai 2026

Voyage dans l'univers de l'invisible et du silence : Mushishi ou l'anime qui fait du bien

Mushishi : ce terme désigne une sorte de guérisseur étudiant et traquant de petites créatures appelées mushi. Invisibles à l’œil nu par les humains ignorant leur existence, elles tiennent à la fois de l’animal et du végétal. Les mushi sont très diverses et peuvent se montrer à la fois bienfaitrices comme dangereuses pour les humains lorsqu'elles prennent possession de leurs corps. Ginko est un mushishi itinérant : comme il attire facilement les mushi, il ne s’attarde jamais dans une localité, car ces derniers envahiraient alors aussitôt les lieux et pourraient nuire à la population. Avec pour seul bagage une boîte de pharmacie contenant différents médicaments pour soigner les malades victimes des mushi et des cigarettes qu’il fume inlassablement pour tenir ces créatures à distance, il parcourt un Japon rural resté fidèle aux traditions. Chaque étape de son voyage est pour lui l’occasion d’aider les autres à se défendre des mushi tout en apprenant à cohabiter avec eux.

Depuis 2022, soit depuis quatre ans déjà, je ne parle plus qu'exceptionnellement d'anime japonais et me focalise avant tout sur le cinéma en prises de vues réelles. À une époque pas si lointaine, il avait pourtant existé une tendance inverse : une période durant laquelle parler d'animation japonaise et des derniers titres prometteurs faisait partie de mon quotidien, où le contact avec différents membres de cette communauté tenait lieu de relations sociales et où un film comme Ghost in the Shell avait autant d'importance qu'un Kubrick. Cette époque est désormais révolue. Le temps a fait son œuvre et la lassitude, l'envie de revenir à des centres d'intérêt plus en phase avec mes goûts actuels et de les partager avec d'autres communautés m'ont éloignée de cet univers. Il me reste des souvenirs, de bons moments échangés avec certains membres, dont certains sont devenus des amis proches, et quelques reliques qui gardent une saveur particulière, savoureuse et intelligente, dignes d'avoir leur place aux côtés d'un film de Marcel Carné ou d'un roman de Natsume Sôseki. 

Mushishi est l'une de ces reliques. À l'origine, cette adaptation en 26 épisode d'une BD signée Yuki Urushibara avait attiré mon attention grâce à un article paru dans un magazine (Animeland), vers 2005-2007. Cette histoire mêlant spiritualité, fantastique et paysages essentiellement campagnards se démarquait fortement des nombreuses BD nippones qui envahissaient les étalages des libraires et autres rayons des grandes surfaces chaque mois. Elle possédait un thème fort, un personnage loin d'être lisse et héroïque et un univers fascinant, à mi-chemin entre le Japon traditionnel et le monde des esprits. Rien d'étonnant en soi pour un Japon qui baigne depuis plusieurs siècles dans le shintoïsme.

Mais là où beaucoup de ces BD s'inspiraient de la mythologie ou de la religion shinto essentiellement pour fabriquer des adversaires ou des monstres (Yokaï) à la fois effrayants et redoutables, Mushishi se voulait plus subtil. Les confrontations entre Ginko, le protagoniste, et les différentes créatures qu'il nomme ''mushi'' n'ont rien d'empoignades ou de projections incandescentes. Il s'agit d'une lutte qui remet l'adversaire à sa place, à son état d'origine, et pour cela, Ginko doit d'abord apprendre à connaître son adversaire. S'il possède incontestablement des connaissances solides sur les mushi, il est loin d'être omniscient : plusieurs épisodes le confrontent alors à de nouvelles sortes dont il n'avait que vaguement entendu parler jusqu'à présent ou dont il ignorait même l'existence. Dans Mushishi, les légendes s'entremêlent constamment avec les faits réels, elles sont les reflets d'un savoir ancien qui s'est transmis de générations en générations, jusqu'à se voir transformées en mythes incertains. Ginko doit ainsi souvent interagir entre de vieux documents potentiellement utiles, mais dont le contenu reste sujet à caution, et ses propres observations ou encore les témoignages qu'il recueille au hasard de ses rencontres.

Chaque épisode se construit selon un schéma assez commun : Ginko arrive dans un lieu, soit sur appel soit par hasard, et se rend compte que des mushi agissent sur place. Parfois, il s'agit de purs accidents involontaires, dus à la malchance, d'autres cas sont plutôt le fait d'actes volontaires. Ginko est ainsi chargé d'enseigner aux personnes qu'il croise, déjà victimes des mushi ou potentiellement exposées, comment s'en défendre et ainsi apprendre à cohabiter avec eux. Ce qu'il ressort de ses enseignements est avant tout l'acceptation de leur existence et leur importance dans l'écosystème ; ce ne sont pas des parasites ou des monstruosités qu'il faut détruire, mais bien des formes de vie qui ont leur place dans la Nature. 

Dénué de manichéisme, Mushishi possède des qualités narratives incontestables. Son rythme mélancolique, son ambiance empreinte d'humanisme et de respect pour tout être vivant, ses histoires tragiques et universelles : autant de forts forts qui permettent à cette série de séduire un public très diversifié. Si l'environnement dans lequel évolue Ginko s'inspire principalement du Japon de l'ère Edo (1603-1868), il reste parfaitement accessible pour un spectateur peu habitué à cette culture. Car en dehors de l'influence du shintoïsme qui parcourt la série durant ses 26 épisodes, l'histoire ne demande pas de connaissances particulières pour appréhender la compréhension de ce monde à mi-chemin entre réalisme historique et mythologie. Le spectateur curieux n'aura qu'à se mettre en bonne condition, si possible un jour de pluie ou de chute de neige, avant de se laisser emporter par le récit. Car outre ses qualités narratives, la série en possède deux autres tout autant incontestables.

Tout d'abord : c'est beau. J'insiste. C'est merveilleux, c'est sublime, c'est extraordinaire, c'est MAGIQUE. Chaque paysage dans lequel apparaît Ginko est magnifié par des jeux de lumière qui donnent un rendu presque réaliste aux décors. Chaque texture d'arbre, de plan d'eau ou d'éléments naturels comme la neige permet au spectateur de s'imaginer évoluer à travers ces paysages qu'il pourrait ensuite retrouver dans sa vie quotidienne. Alors certes, cette approche artistique est avant tout due à la colorisation par ordinateur (Mushishi date de 2005, soit quelques années après que les studios japonais aient renoncé à l'emploi du celluloïde) et certains nostalgiques regretteront sûrement l'ère révolue des décors peints à la main, se plaignant que la souris ait remplacé le pinceau. Et je serai plutôt quelqu'un ayant un peu les mêmes regrets. Toutefois, dans le cas de Mushishi, je trouve que cette palette numérique possède un réel intérêt esthétique. Il ne s'agit pas seulement de mettre en couleur les dessins en noir et blanc, mais de donner vie à cet environnement, jusqu'aux plus petits éléments. Les mushi en particulier dégagent tous une lumière vive, qui peut être jaune, verte ou blanche selon leur groupe, leur permettant ainsi de prendre leur importance par rapport au reste du décor. C'est là d'ailleurs un avantage certain par rapport à la BD originale, dont la parution s'est essentiellement faite en noir et blanc, seuls certains chapitres ayant fait la couverture du magazine Monthly Afternoon profitent de magnifiques pages couleur. 

Mais surtout, l'anime dégage un sentiment s'apparentant ni plus ni moins qu'au... bien-être. Soyons clair : l'anime n'a sûrement pas à l'origine vocation à plonger le spectateur dans un état de sérénité et de quiétude. Pourtant, cette impression n'a pas échappé à toute personne s'étant laissé séduire par le titre : ''l'anime zen'', c'est souvent ainsi qu'il est nommé dans les médias. Une sorte de pendant en animation aux vidéos et images ASMR ou cocooning qui depuis une dizaine d'années connaissent un franc succès. À travers ces images ou ces vidéos représentant des séances de médecine alternative (massage, acupuncture, etc.), de coiffure ou de soins du visage, on y trouve également des vidéos de camping ou de constructions de cabanes durant une tempête de neige ou une averse. Le but de ces vidéos est bien sûr de créer un sentiment de sécurité et de bien-être une fois l'auteur de la vidéo à l'intérieur de son abri. Et ça marche ! Elles sont suivies par des milliers d'internautes.

Dans Mushishi, ce sentiment est également présent puisque plusieurs épisodes voient ainsi Ginko parcourir des zones enneigées en montagne ou des chemins de campagne sous la pluie. Cette impression est renforcée par le rythme lent et mélancolique des épisodes ; on ne retrouve pas vraiment de moments d'action ou de violence, plutôt des scènes de discussion, de contemplation ou de réflexion. Nous sommes ainsi bien loin des séries animées plutôt axées sur la violence, la brutalité et la course aux pouvoirs spéciaux, que bien trop de titres populaires ont mis en avant ces vingt dernières années. Tout dans sa réalisation permet à cette adaptation animée de sortir du lot et permettre ainsi à un public différent, moins intéressé par les anime mais à la recherche de belles séries intelligentes et joliment réalisées. Ce ton plus adulte, plus approprié à un public néophyte se retrouve jusque dans son générique de début, chanté par Ally Kerr, un artiste-interprète écossais originaire de Glasgow, qui propose une composition bien éloignée des habituels génériques entraînants voire criards de l'animation japonaise. 

J'ai véritablement découvert l'anime de Mushishi en 2016, il y a déjà dix ans. À l'époque, cet anime, dont j'avais acheté le coffret trois ans plus tôt après en avoir entendu le plus grand bien, a été d'un grand secours, un réconfort bienvenu alors même que je me trouvais en proie à de nombreuses interrogations sur mon avenir. Si cette période est désormais loin derrière moi, Mushishi est resté une sorte de doudou que j'aime me repasser de temps à autre, notamment lorsque l'hiver arrive et qu'on aime voir tomber la neige derrière ses fenêtres, le soir, sous les couvertures... 

 

 

 

 

25 novembre 2025

La Maison du mystère (1923) : les premiers pas d'une future légende du cinéma français (Partie 3)

En complément aux deux premières parties essentiellement axées sur La Maison du mystère et l'histoire de sa production, il me paraissait pertinent de proposer en conclusion un texte consacré à la fameuse future légende mentionnée dans le titre depuis le début. En exclusivité, voici un hommage à l'acteur Charles Vanel et ses débuts au cinéma.

Il est des acteurs que l'on découvre une première fois sans vraiment faire attention à leur nom, sans faire de lien direct avec une autre adaptation, puis que l'on redécouvre des années plus tard, au hasard d'un autre film que l'on ne connaissait pas jusqu'à présent. On commence alors à fouiller un peu plus la filmographie dudit acteur, que l'on sait avoir joué dans un film de Sacha Guitry ou une adaptation sixties des Aventures de Tintin... Mais cela remonte à si longtemps, on ne se souvient même pas du nom de cet acteur ! 

 

Charles Vanel était un nom qui ne me disait rien, mais que j’avais en fait déjà entraperçu dans certains films où il tenait plutôt un rôle secondaire. Je ne savais rien de sa filmographie ni de sa carrière qui s’étalait de 1910 à 1988, j’avais compris en m’intéressant aux Misérables de Raymond Bernard qu’il y tenait le rôle de l’inspecteur Javert, mais je n’ai pas tout de suite entamé des recherches. Pas avant que je ne tombe sur un autre de ses films, La nuit merveilleuse, sorti durant la guerre et où il partage la vedette avec Fernandel. Ensuite, ce fut Jenny de Maurice Carné, trouvé par hasard dans une boutique d'occasion spécialisée dans les éditions DVD/Bluray et les disques, où pour la première fois, je le voyais dans un film antérieur aux années 40. Dans Jenny, il avait déjà 44 ans et pourtant, le voir dans un rôle plus jeune, bien différent des rôles que je lui connaissais jusqu’alors, apportait un regard nouveau. Il tournait depuis 1910 après tout, soit depuis l’âge de 18 ans : que donnerait un film dans lequel il a plutôt droit à des rôles de jeune homme ? C’est la question qui m’est venue en tête après avoir vu Jenny. La curiosité a fait le reste.

 

Hélas, trouver les premiers films de Charles Vanel est aussi ardu que de mettre la main sur London after Midnight (film d'horreur américain avec Lon Chaney, considéré comme l'un des films muets perdus les plus recherchés par les cinéphiles). Par ailleurs, l'intéressé lui-même ne savait pas exactement à quand remonte son tout premier film. Si de nos jours, les sources avancent la date de 1910 et le nom d'un court-métrage, Dodoche fait des siennes, qui aurait été réalisé par un certain Maurice Schutz selon le site internet Les Gens du Cinéma, il n'en fut pas toujours ainsi. Longtemps, c'est plutôt son deuxième, Jim Crow, également introuvable, qui sera cité, avec parfois une date de tournage mentionnant 1912 et non 1910. Vanel y tenait le rôle d'un barman dans ce western à la française tourné par Robert Péguy (''Aucun lien de parenté !'' [avec l'écrivain]). Peut-être même a-t-il tourné dans beaucoup d'autres films que ceux actuellement listés, y compris dès 1908 (c'est la date qu'il a parfois avancée pour ses débuts au cinéma). 

Fiche Monsieur Cinéma sur sa période muette (collection personnelle)

 

Durant la première décennie, Vanel va surtout jouer au théâtre puisqu'il a alors pour mentor l'acteur et metteur en scène Firmin Gémier (1869-1933), fondateur en 1920 du Théâtre national populaire, une institution qui a pour mission de mettre en scène des pièces qualitatives tout en restant accessible au plus grand nombre. Mais assez vite, il commence à tourner devant la caméra, une activité que ne dédaigne pas non plus Gémier. Vanel dira de lui qu'il ''s'était pris au jeu, le trouvant passionnant. [...] Pour trois raisons, la première, il touche la masse du public, et c'est l'essentiel : l'élite ne compte pas ! La seconde, c'est que l'acteur de cinéma doit tout ressentir, si j'ose dire, sur sa peau. [...] L'âme doit se lire dans les yeux, dans la bouche, sur tout le visage. La troisième raison, c'est que ça doit être très intéressant de faire de la mise en scène de cinéma !''. 

 

À l'époque, Vanel est encore un tout jeune homme qui apprend son métier de comédien sur le tas, sans suivre la moindre formation dite professionnelle. Bien plus tard, il avouera tout le mépris qu'il ressentait pour le Conservatoire : ''Je n'ai jamais pris un cours dramatique de ma vie. Il en sort des perroquets ! Pis des perroquets qui ronronnent !''. C'est par expérience qu'il forgera ainsi son jeu, au gré des pièces puis des films. Un drôle de métier pour ce natif de Bretagne, né le 21 août 1892 à Rennes. Son enfance, il la passera entre Saint-Malo et Paris, entre un père menuisier reconverti en receveur des postes, déjà veuf une première fois, et d'une mère dont la famille tient à l'époque un commerce d'instruments de musique. De sa jeunesse, Charles Vanel en garde un souvenir amer, partagé entre un père doux mais absent et une mère autoritaire qui lui préfère sa petite sœur Germaine et qui n'hésite pas à le battre. Adolescent, le jeune garçon pense d'abord à passer l'examen pour entrer dans la Navale, sa famille paternelle ayant compté des marins, mais il est finalement recalé en raison d'un trouble oculaire qui l'empêche de bien distinguer les couleurs. Renvoyé de toutes les écoles, Charles Vanel se marginalise aux côtés d'une bande de gamins avec qui il mène des petites combines et des vols. Le théâtre sera sa bouée de sauvetage, il le dira en ces termes à Jacqueline Cartier : ''Je ne serais pas resté un petit voyou, je serais devenu un grand voyou. Organisé. Si j'avais réussi comme grand voyou, je serais peut-être à l'heure qu'il est un gros propriétaire de la Côte...''.

Charles Vanel à l'âge d'un an (photographie issue du livre de Jacqueline Cartier)

 

Au début des années 20, alors qu'il tourne depuis une dizaine d'années déjà, Charles Vanel commence enfin à se voir offrir des rôles un peu plus solides que celui de simple figurant ou des rôles tertiaires. Lui-même considère que c'est un film de Robert Boudrioz, L'Âtre, qui signe la fin de sa carrière au théâtre et le début d'une carrière quasi ininterrompue au cinéma. La prestation de Vanel parvient aux oreilles de Louis Mercanton, un réalisateur d'origine suisse avec qui Vanel avait déjà tourné dans La P'tite du Sixième en 1917 et qu'il engagea à nouveau pour son Miarka, la fille à l'ourse (sorti en 1920). C'est à cette occasion que Vanel se retrouva face à l'actrice Gabrielle Réju, dite Réjane, l'une des plus grandes comédiennes de son époque. Pour l'anecdote, elle était mariée au directeur du théâtre Le Vaudeville, Paul Porel (et grand-père de la comédienne Jacqueline Porel, bien connue des amateurs de doublage) qui reçut quelques années plus tôt un jeune Charles Vanel, alors âgé de seize ans, et à qui il prédit une carrière de comique après une audition plutôt défavorable. 

Vanel face à l'actrice Réjane dans ''Miarka, la fille à l'ourse (photo issue du livre de Jacqueline Cartier)

 

1921, c'est l'année où sa carrière devant la caméra décolle enfin : il tourne successivement quatre films, dont deux avec Henri Étiévant, ancien acteur pour la troupe d'Antoine (André Antoine, considéré comme le père de la mise en scène moderne en France) et également acteur pour le cinéma (il fut le premier Javert dans la version 1913, oui tout se recoupe !) : Crépuscule d'Épouvante et La Fille de Camargue. Cette période, que Vanel nomme ''camarguaise'', lui tient particulièrement à cœur, car il dit y avoir rencontré ses amis les plus rares et les plus étonnants. Il rapporte notamment avoir pas mal tourné de pseudo-westerns avec l'acteur Jim Gerald, qu'il retrouvera des années plus tard dans Le Bateau à soupe. C'est également l'année de sa rencontre avec Ivan Mosjoukine qui tourne alors son premier long-métrage, L'Enfant du Carnaval, que Vanel compare volontiers à une sorte de Trois hommes et un couffin avant l'heure. Mosjoukine est un jeune marquis plutôt désinvolte, séducteur et fêtard, qui se retrouve du jour au lendemain avec un drôle de paquet sur les bras. Un bébé, Paul, déposé durant la nuit par sa mère après que son mari les ait abandonnés. D'abord hésitant, le jeune homme va rapidement fondre pour cet enfant et se décider à l'élever, qu'il confie à une nourrice sans savoir qu'il s'agit de la véritable mère du bébé ! Le nom de Vanel n'est pas précisé et il semble qu'il y joue encore une fois un rôle avant tout de figuration. 

Mosjoukine comprend qu'il va devoir troquer ses sorties nocturnes pour le biberon et les couches.

Ce film de Mosjoukine lui permet cependant d'entamer une nouvelle période dans sa carrière, celle qu'il nomme ''période russe''. Il dit en garder moins de souvenirs, avant tout car travailler pour les Films Albatros signifiait se mêler à un monde étranger, majoritairement russophone, dans lequel un ancien général tsariste s'était reconverti en raccommodeur-tailleur et un ancien pope en cuisinier. On y rencontrait de tout : des ex-fonctionnaires, des médecins, des avocats, des professeurs de physique... avec pour seule caractéristique commune d'avoir fui le régime bolchévique. Vanel eut même des démêlés avec son régisseur dès le premier film, ce dernier n'hésitait pas à traduire l'inverse des propos tenus par l'acteur. Au bout d'un temps, Vanel alla voir Mosjoukine - surnommé par tous Vania - et lui demanda de devenir son propre régisseur. Mosjoukine parlait en français avec un accent russe si prononcé que selon Vanel, ''aucun acteur interprétant un Russe n'aurait osé prendre''. Cet accent, s'il ne fut en aucun cas un handicap du temps du muet, devint un poids au moment de l'arrivée du parlant. Mosjoukine, vedette incontournable quelques années auparavant, finira par se retirer du cinéma après plusieurs échecs. Lorsqu'il en parlait encore en 1988, Vanel avait du mal à masquer son émotion. 

 

Durant cette même période dite ''russe'', il tourne Calvaire d'amour de Victor Tourjanski, un autre réalisateur phare des Films Albatros, avant de retrouver Jacques de Baroncelli pour Pêcheurs d'Islande. Ce film, adapté d'un roman de Pierre Loti, avait déjà connu une première adaptation neuf ans auparavant, sans qu'elle ne soit restée dans les annales. Vanel y joue Yann, un pêcheur amoureux de la jolie Gaud, issue d'une famille beaucoup plus aisée. Dans le rôle de Gaud, on retrouve Sandra Milowanoff, alors star du muet et qui jouera dans pas moins de quatre films avec Vanel. On en reparle plus loin.

Cette fois, le tournage a lieu à Paimpol et c'est un petit évènement pour les locaux : la population s'investit dans les rôles de figuration et apprécient qu'un enfant du pays tienne le rôle principal, au point de le confondre avec son rôle. Chaque fois que Vanel apparaît dans les rues, les habitants l'interpellent : ''Hé ! Yann !''. Les pêcheurs figurants qui accompagnent Vanel sont en majorité de vrais marins qui gratifieront les scènes de tournage de chansons traditionnelles. Ici, aucun trucage : le bateau est une vraie embarcation et les scènes en mer sont réellement tournées en mer ! Ce choix confère un aspect véritablement authentique et réaliste au film, qui est depuis lors considéré comme la meilleure adaptation du roman de Loti. Malheureusement, c'est une version plus récente, datant de 1959, bien moins fidèle au roman, qui eut droit à une édition DVD (désormais épuisée). Cette autre adaptation signée Pierre Schoendoerffer n'enthousiasmera pas Vanel, qui y tient cette fois le rôle du père de Gaud. Il accepta le rôle uniquement car le réalisateur était marin et un ami de [Joseph] Kessel (ce sont ses propres mots).

Cent ans après, ce film a toujours des prises de vue d'une étonnante beauté.

 

Deux ans après, Vanel renoue avec les Russes d'Albatros avec 600 000 francs par mois, un film mis en scène par Nicolas Koline et Robert Péguy (le même Péguy qui le fit tourner dans Jim Crow quatorze ans plus tôt). Tout comme dans Pêcheurs d'Islande, Vanel interprète un jeune homme amoureux, qui tranche totalement avec son rôle d'antagoniste véreux dans La Maison du mystère. Mais contrairement au film de Baroncelli, il est cette fois un milliardaire franco-américain qui s'ennuie lors d'une escale à Paris. Amusé par le caractère jovial d'un ouvrier-graisseur, il lui propose un pari : dépenser chaque mois la somme folle de 600 000 francs qu'il lui accorde. D'abord enthousiaste de pouvoir sortir ainsi sa famille de la misère et devenir quelqu'un d'important, l'ouvrier-graisseur finit par tomber dans son propre piège et en ressort dégoûté par la fortune. De son côté, le jeune milliardaire est charmé par une jolie Parisienne, sans savoir qu'il s'agit de la fille aînée de l'ouvrier ! L'histoire se termine par un happy-end.

Vanel en milliardaire franco-américain face à Nicolas Koline.

Dans cette joyeuses comédie, adaptée d'un roman de Jean Drault, Koline assure non seulement la réalisation, conjointement avec Péguy, mais tient également le rôle principal de Galupin, l'ouvrier-graisseur, à la manière de Mosjoukine qui fit de même dans L'Enfant du Carnaval et ce qu'entreprendra Vanel trois ans plus tard, lorsqu'il tournera son unique long-métrage, Dans la nuit. C'est sans doute l'un des meilleurs rôles de Koline qui se fond littéralement dans le personnage de l'ouvrier-graisseur d'abord content de sa condition modeste, puis hypnotisé par la fortune avant d'en ressortir dégoûté et retourner à une vie plus simple. À côté, Vanel est plus effacé, moins présent, mais c'est aussi son rôle qui le veut ainsi. Il joue ici le rôle du jeune premier qui finira par épouser la jeune fille de l'histoire, dans une version modernisée du prince et de la bergère. C'est assez commun, mais attendrissant.

Et en amoureux transi face à la fille (fictive) de Koline

 

À partir de 1927, Vanel commence à tourner pour la UFA, la principale société de production en Allemagne.  Durant deux ans, il apparaît ainsi dans huit films où il incarne assez souvent des personnages français, y compris Napoléon à deux reprises pour Karl Grüne : d'abord dans Die Königine Luise en 1927, puis dans Waterloo en 1929, deux productions pseudo historiques dont il ne gardera pas de bons souvenirs. En particulier car, pour pouvoir tourner dans Waterloo, il dut refuser un rôle dans le Thérèse Raquin de Jacques Feyder, qui devait se tourner également à Berlin (ironie de l'histoire, le film de Feyder est désormais considéré comme perdu). Il reste toutefois impressionné par les moyens matériels mis à disposition par les studios allemands, admirant à la fois les ateliers de photographie, d'effets spéciaux, les superficies pour permettre les différents tournages et même une ménagerie avec des animaux importés. Entre-deux, il continue de tourner pour des films français : l'Équipage de Maurice Tourneur et Le Passager, toujours de Baroncelli. 

L'Équipage de Maurice Tourneur a eu droit à un remake en 1935, toujours avec Vanel, cette fois disponible en DVD. À bon entendeur !

 

Cela fait deux ans déjà que Charles Vanel tourne à Berlin lorsqu'il lui vient l'idée de réaliser  son propre film. Il avait fini par constater comment l'industrie du cinéma prenait un tournant beaucoup plus commercial et cette idée ne lui plaisait guère. Il décide de rentrer à Paris. Son projet, il prévoit d'abord de le faire financer par Pathé, avec qui il a déjà signé un contrat en tant qu'acteur, mais le studio refuse de le soutenir comme metteur en scène. En attendant de trouver des financements via d'autres sociétés de production, Vanel tourne dans un dernier film muet uniquement en tant qu'acteur : ce sera La Femme rêvée, réalisé par Jean Durand. À ce jour, il s'agit du seul (!) film muet avec Vanel disponible en édition physique.

Pour du Vanel muet en Bluray / DVD, il vous faudra vous rabattre pour le moment (?) sur ce film. Tous les autres sont inédits.

 

Pour monter son propre film, Vanel va jusqu'à puiser dans ses propres fonds et, pour poursuivre le financement, contacte différents exploitants de salles. Quarante ans d'entre-eux, sous la direction du producteur Fernand Weill, acceptent de le soutenir financièrement à hauteur de 750'000 FF (anciens, bien sûr). Au total, son film, Dans la nuit, coûtera 800'000 FF, l'équivalent de 562'044,35 € (conversion se basant sur le taux de conversion 2024 de l'Insee). Weill était une valeur sûre : il avait fondé en 1922 la société de distribution les Artistes Associés et venait de reprendre la gérance des salles Pathé. Vanel commence alors à former son équipe technique : Georges Asselin et Marc Bujard à la photographie et à la direction lumière, Jean Cassagne et Léo Joannon comme assistants réalisateurs et Armand Bonamy aux décors. Vanel cumule quant à lui trois postes : il est réalisateur, scénariste et tient également le rôle principal. À ses côtés, l'actrice Sandra Milowanoff, qui tourne avec lui pour la quatrième fois après Pêcheurs d'Islande, La Proie du Vent et Maquillage, interprète son épouse. Rétrospectivement, difficile de ne pas trouver cela ironique : on se retrouve tout de même avec le futur interprète de Javert fictivement marié à la Fantine de l’adaptation d’Henri Fescourt (sortie en 1925) !

Les personnages dits principaux se réduisent ainsi à l'ouvrier carrier et à sa femme, ainsi que l'amant de celle-ci qui apparaît essentiellement dans la dernière partie. Les autres personnages sont incarnés par des figurants proposés par des amis de Vanel et peut-être aussi des habitants du Bugey, notamment des villages de Jujurieux et Boyeux-Saint-Jérôme où le film fut tourné. Le père de Vanel avait passé son enfance dans l'Ain et, à cette occasion, reviendra dans la région sur les lieux du tournage. À l’origine, il n’existait pas de bande sonore conçue pour le film, mais en 2021, au cours d’une restauration, Louis Sclavis en composa une, avec des sonorités très empruntées au jazz et qui s’insèrent parfaitement au sein du film.

 

Le script de Dans la nuit a tout du drame psychologique: Dans un petit village industriel du Bugey, dans l’Ain, un ouvrier carrier et sa jeune épouse, fraîchement mariés, mènent une existence bâtie  sur la joie et la tendresse, jusqu’au jour où l’homme est victime d’un grave accident de travail qui le laisse défiguré. Contraint de porter un masque qui dissimule la partie mutilée de son visage, il refuse désormais de sortir le jour et s’enfonce dans le désarroi. Alors qu’elle le soutient dans les premières semaines, la jeune femme ne supporte plus cette vie maintenant hantée par la solitude et le désespoir, et débute une liaison avec un autre homme, qui la désire depuis longtemps. Commence une étrange relation à trois qui trouvera son dénouement dans une conclusion à la fois tragique et… surprenante.

 

Dans la nuit est surprenant à plus d'un titre : durant la première partie du film, rien ne laisse entendre que la vie du couple va basculer dans l’horreur. Au contraire, le début est assez léger, entre les ouvriers carrier qui s’apprêtent à se rendre à la noce après le travail et le mariage en lui-même où tout le monde goûte à la fête. Tout semble aller pour le mieux. Puis survient l’accident qui bouleverse l’existence de ce jeune couple que le destin semblait pourtant avoir préservé jusque là. La réalisation prend une direction radicalement différente, plus brutale, plus sombre, plus dramatique et Vanel adapte d’ailleurs ses prises de vue : alors que les plans étaient plutôt larges et aérés dans la première partie, ils deviennent plus resserrés et se focalisent essentiellement sur les personnages et leurs émotions. Avec cette histoire de masque pour dissimuler un visage défiguré, on pense aussitôt au ”Fantôme de l’opéra” de Gaston Leroux, mais dans un contexte social prolétaire, moins fastueux que le milieu artistique du roman original. Les relations de couple prennent un tournant de plus en plus amer, jusqu’à la violence que finit par exercer l’homme lorsqu’il découvre l’adultère de sa femme. Dans leurs rôles respectifs, Vanel et Milowanoff sont absolument bluffant.

La jeune épouse et son possible amant

Pour un premier essai, Dans la nuit est un tour de force assez remarquable. À partir du moment où les rouages du drame se mettent en place, le récit ne lâche jamais l’attention du spectateur et Vanel n'hésite pas à brouiller les pistes. Ainsi, le spectateur pense tout au long du film que l'histoire est narrée du point de vue de l'homme. Après tout, c'est lui qui se retrouve victime de ce tragique accident et qui assiste comme désabusé et amer aux tromperies de sa jeune épouse. C'est sans compter sur la fin du film, qui remet toute supposition en question et révèle qu'en réalité, l'histoire était racontée du point de vue de l'épouse. En parlant de fin, le choix de terminer le film sur une conclusion finalement heureuse, comme si finalement tout n'avait été qu'un mauvais rêve, n'a en fait pas été imposée par la production contrairement à ce que l'on peut lire un peu partout. En réalité, Vanel était surtout intéressé par ce double univers, celui réaliste du mariage heureux et celui onirique du cauchemar, ''la réalité ayant parfois des allures de rêve quand on vit un bonheur, et le cauchemar ayant parfois la pesanteur de la réalité''. Il devra d'ailleurs se battre pour imposer sa vision finale et regrettera par la suite que certains journalistes aient déformé les faits en laissant entendre que cette fin n'était pas prévue à l'origine. Il existe d'ailleurs une version tronquée du film qui fut proposée à l'époque en salles, où la fin se termine avec le visage effrayé de l'épouse. Vanel la qualifiera de ''Grand Guignol''. 

 

Dans la nuit a souvent été qualifié de ”dernier film muet du cinéma français”. Sorti en 1930 dans les salles, il doit faire face à une concurrence d’un genre nouveau : le parlant. Car entre-temps, Outre-Atlantique, il y eut ”Le Chanteur de jazz” et désormais, la mode est au cinéma sonore. Vanel se résoudra à mettre son film en attente, persuadé au départ que cette mode n’est qu’éphémère… La bobine y restera 70 ans sur une étagère. En 2002, le film sera redécouvert et restauré ; à ce jour, on attend toujours une édition physique en bonne et due forme.

Vanel s’adaptera : lui qui a commencé dans le muet fera désormais du parlant. Sandra Milowanoff n’aura malheureusement pas cette chance ; à l'instar de Mosjoukine et plusieurs autres acteurs d'origine russe, sa carrière pourtant brillante s’arrêtera brusquement, elle ne fera plus que quelques apparitions tardives dans les années 40-50, avant de décéder en 1957. Vanel continuera de tourner ; il connaît les premiers films en couleur, lorsque la télévision se développe il tourne dans certains téléfilms puis dans des séries. Son dernier rôle sera pour Jean-Pierre Mocky en 1988, il a alors 96 ans. Il s'éteint le 15 avril 1989, après une carrière de 78 ans quasi ininterrompue et plus de 200 films au compteur. Le 20 Heures d'Antenne 2 lui consacrera un hommage. 

Lorsqu’on revoit son Dans la nuit, on en vient à se demander ce qu’il aurait pu se produire dans la carrière de Vanel si son film avait rencontré le succès ou s’il avait persisté dans la réalisation. Qui sait ? Peut-être que dans un univers alternatif, on aurait eu un équivalent français à Clint Eastwood ?

Pour aller plus loin (collection personnelle)

**Toutes les citations figurant dans cette chronique sont issues - sans exception - du livre de Jacqueline Cartier, ''Monsieur Vanel'', paru en 1989 aux Éditions Robert Laffont**

24 novembre 2025

La Maison du mystère (1923) : les premiers pas d'une future légende du cinéma français (Partie 2)

Après une introduction assez riche en informations sur l'auteur du roman, la société de production et les acteurs, il est désormais temps de s'intéresser à l'œuvre en elle-même. Après tout, c'est pour elle que j'écris cette chronique !

La Maison du mystère est un serial, un film qui découpe son intrigue sur plusieurs épisodes à la manière d'un feuilleton, qui étaient parfois diffusés au cinéma en une seule soirée, le plus souvent durant plusieurs jours ou au fil des semaines. C'est un peu l'ancêtre de nos séries à suivre, d'abord à la télévision et désormais sur les plateformes de streaming. Le contenu avait un objectif principalement axé sur le divertissement plutôt que sur la créativité artistique et exploitait des thèmes qui ont par la suite constitué ce qu'on a fini par nommer le ''cinéma de genre'' : l'aventure (Tarzan), le western (The Masked Rider), les récits policiers (Fantomas, Les Vampires, Judex...) puis, au cours des années 30-40, la science-fiction avec Buck Rogers ou encore Flash Gordon

À l'inverse, La Maison du mystère se rapproche plutôt du registre dramatique, similaire à ce que l'on retrouvera par la suite dans certains feuilletons télévisés à succès (vous avez sûrement déjà ces titres en tête !). Dans ma présentation de Jules Mary, j'avais notamment rapporté que l'auteur était connu pour avoir été l'un des premiers écrivains à utiliser le concept d'erreur judiciaire, soit un personnage condamné par la justice alors qu'il se trouve innocent et qui doit ensuite prouver son absence de culpabilité. Le serial va ainsi narrer durant ses dix épisodes le parcours et la lutte de Julien Villandrit, notre protagoniste, condamné au bagne pour un crime qu'il n'a pas commis, pour prouver son innocence et parvenir à récupérer ses biens et revenir auprès de sa famille. 

La Maison du mystère commence autour de 1898. Julien Villandrit (Ivan Mosjoukine), un garçon jovial, débordant d'énergie et sportif, que tout le monde apprécie, et il ne déplairait pas au général de Bettigny (Claude Bénédict) de marier sa fille Régine (Hélène Darly) à ce fringant jeune homme, d'autant que les deux jeunes gens s'apprécient beaucoup. Par ailleurs, Julien est propriétaire de l'imposant domaine des Basses-Bruyères, situé près de Compiègne, dans l'Oise, et codirigeant d'une usine de textiles : bref, un excellent parti. 

Seulement voilà, Julien a pour meilleur ami l'autre codirigeant de l'usine : Henri Corradin (Charles Vanel). Si leur amitié dure depuis l'enfance, Henri a un caractère très différent de celui de Julien, plus réservé, plus austère et surtout très imbu de son statut social. Bien évidemment, il n'éprouve aucune empathie et bienveillance vis-à-vis des gens moins avantagés : lorsque deux mendiants, une fillette et un vieil homme (son grand-père ?) viennent par exemple demander assistance à la grille de sa propriété, il les toise de haut. La charité aux pauvres, très peu pour lui ! 

Hors de mon chemin, méprisantes canailles !

 

Et comme les humilier ne lui suffit pas, il démontre même un fond beaucoup plus méchant et cruel, en menaçant de lâcher son chien sur les malheureux visiteurs ! 

 

Mais aussi arrogant et cruel qu'il peut se montrer, Henri Corradin n'est pas non plus dénué de sentiments plus positifs. Par exemple, il aime tout de même une femme et son comportement rêveur lorsqu'il se retrouve seul à penser à elle laisse entendre que ces sentiments sont sincères. Il aimerait bien les avouer à la personne concernée. Seulement, voilà : 

1) Henri est une enflure qui terrorise les pauvres, mais il est extrêmement timide dès qu'il s'agit de dévoiler ses propres sentiments.

2) La jeune femme en question est déjà fiancée à Julien (même si Henri l'ignore pour le moment)

 

Prenant son courage par le bout de sa canne, Henri décide de se rendre chez les de Bettigny et enfin clarifier ce qu'il ressent pour la jolie Régine. Entre-temps, Julien vient de conclure avec la même Régine, un exploit qui le plonge d'amblée dans une forme d'extase. Le jeune homme vit sa plus belle existence : il court, saute, fait des roulades, gravit des collines, jusqu'à tomber littéralement dans les bras de son meilleur ami alors en route vers la demeure des de Bettigny. Sans se méfier, Julien lui rapporte aussitôt l'information fatidique : lui et Régine vont se marier.

Henri improvise un petit sourire presque forcé (Se doute-t-il de quelque chose ou avait-il déjà une piètre opinion de son ami ?)
La réplique fatidique

Sans surprise, la réaction d'Henri ne se fait pas attendre et le sourire mielleux se transforme en grimace. Julien quant à lui est beaucoup trop en proie au bonheur pour remarquer le changement d'attitude chez son interlocuteur. Il quitte aussitôt les lieux pour rejoindre Régine, laissant son ami - désormais rival - commencer à nourrir intérieurement une rancœur des plus amères. Car en plus d'être arrogant, fier de son statut social et introverti, Henri est aussi très envieux... et jaloux. 

Il bouillonne tant qu'il vient de tordre sa propre canne.

Comme il n'a pas l'attention de lâcher l'affaire, Henri court fissa en direction de la propriété des de Bettigny pour avoir le point de vue de Régine sur cette histoire de fiançailles.

Henri Corradin tourmenté par des pulsions violentes...

D'abord plus ou moins courtois vis-à-vis de la jeune femme, il retombe bien vite dans ses travers : la narration va jusqu'à préciser que l'envie de commettre un acte de violence surgit dans son esprit, sans en mentionner la nature. Envisageait-il carrément de frapper Régine ? Voire pire ? Nul doute qu'aujourd'hui, on le qualifierait de pervers narcissique ou d'un équivalent. 

Régine sent que le meilleur ami de son fiancé n'est pas dans un état ''normal''

Fort heureusement, Régine est ''sauvée'' par l'intervention surprise de Rudeberg (Nicolas Koline), un bûcheron de métier, photographe amateur à ses heures perdues, qui aime traîner dans le coin et capturer l'image d'à peu près n'importe qui. Son obsession d'obtenir le parfait cadrage le conduit souvent à prendre les poses les plus risquées et à lui garantir des entrées en scène des plus rocambolesques. Mais Rudeberg, avec son caractère goguenard et malicieux, sait mettre les gens en confiance ; c'est ainsi qu'il se porte volontaire auprès d'un autre visiteur, le banquier Marjory (Bartkevitch), de lui filer quelques photographies de la jolie Régine sous le manteau. Le triangle amoureux devient rectangulaire...

Rudeberg à gauche, le banquier à droite... L'acteur qui incarne Marjory est simplement nommé Bartkevitch. J'ignore s'il s'agissait de son véritable nom de famille ou d'un pseudonyme.

Finalement, la noce a bien lieu et c'est dans une direction artistique quelque peu singulière, évoquant le procédé des ombres chinoises ou des illustrations en papier découpé fribourgeoises, que tout ce petit monde se retrouve à célébrer cette union. Henri, lui, continue sans doute de bouillonner dans son coin.

 

Sept ans plus tard, soit vers 1905, Julien et Régine sont parent d'une adorable fillette prénommée Christiane. Alors que la vie familiale semble s'écouler paisiblement, l'usine des Basses-Bruyères rencontre d'importantes difficultés financières. Leur comptable a préféré se barrer avec une partie de la caisse et 200'000 FF manquent désormais à l'appel. Une situation dont semble aisément profiter le banquier Marjory, puisqu'il se ramène désormais tous les jours aux Basses-Bruyères et ses intentions restent plutôt ambiguës. Il se fait passer pour une sorte de grand-oncle sympathique, amusé par les facéties délurées de la petite Christiane, mais son objectif est clairement ailleurs. 

Puis, coup de théâtre : l'ex-comptable restitue la somme volée aux propriétaires de l'usine. En enquêtant un peu plus, Julien et Henri découvrent que les dettes ont en réalité été épongées par l'intermédiaire de Marjory et ce n'est pas la première fois. Dépité, Julien constate qu'il va devoir à nouveau signer une reconnaissance de dettes en faveur du banquier, comme s'il devenait peu à peu dépendant financièrement de ce dernier. Mais le pire reste à venir... Surprenant une entrevue des plus intimes entre le banquier et Régine, Henri profite de l'interruption brusque de Julien, d'abord suspicieux sur les motivations de son ami (?) avant de l'entraîner dans ce jeu d'espionnage. C'est cette fameuse scène que l'on retrouve sur l'affiche bien connue qui servit lors de la projection du premier épisode.

Ainsi, les dettes épongées par Marjory n'ont jamais été dans un but de sympathie envers Julien, mais bien uniquement pour les beaux yeux de son épouse ! Julien encaisse le choc, sans se douter que celui qu'il croit être son meilleur ami convoite également Régine. 

Julien finit par interrompre l'entrevue secrète et il n'est guère content...

Julien prie ainsi Marjory de ne plus venir aussi fréquemment aux Basses-Bruyères et de quitter les lieux au plus vite. Une fois son premier rival parti, lui et sa femme semblent retrouver leur complicité d'antan. Mais jusqu'à quand ? Car une ombre pointe à l'horizon : Henri Corradin n'a pas dit son dernier mot...

 

Privée de son mécène Marjory, l'usine menace de plus en plus de faire faillite. Désemparé, Julien décide de se rendre Paris afin d'y trouver des solutions. Il y rencontre ainsi ses créanciers et des banquiers pour envisager d'éventuels emprunts. La situation semble tendue... de son côté, Marjory est parvenu à confier une lettre - évidemment adressée à Régine - au jeune Pascal (Fabien Haziza, alors âgé de 16 ans), le fils du bûcheron-photographe Rudeberg. Hélas pour le jeune garçon, Henri passe justement dans le coin et l'intercepte violemment, lui arrachant la missive des mains et n'hésitant pas à le brutaliser pour obtenir quelques informations. 

Une fois le garçon loin, il se charge de remettre personnellement la lettre à la jeune femme. Si le contenu invite Régine à rejoindre l'auteur de la missive à le retrouver pour un tête-à-tête, en secret, loin du mari jaloux. Petit détail : la lettre remise par Henri n'est pas signée... Profitant d'un bref instant d'absence de Régine, Henri se glisse ensuite dans sa chambre et s'empare de la lettre, se tenant ainsi informé de son contenu. Il comprend ainsi que Régine et Marjory ont une liaison. De son côté, Julien est revenu plus tôt que prévu et remarque l'absence de sa femme ; en faisant le tour des appartements de Régine, il tombe sur une missive placée en évidence sur le sol (nul besoin de préciser par qui)...

Cette fois, Julien craque et compte bien régler ses comptes avec Marjory. Alors que Régine revient à la maison sans s'être finalement rendue chez le banquier - un mauvais pressentiment ayant eu raison de sa volonté initiale - son mari débarque chez son rival et réclame des explications après avoir vainement cherché toute trace de sa femme. Les échanges restent d'abord purement verbaux, mais houleux, laissant la part belle à Ivan Mosjoukine pour mettre en lumière son talent d'acteur, incroyablement expressif sans jamais en faire trop non plus, avant que Julien ne finisse par empoigner violemment son rival. Remarquant que le vieil homme ne réagit plus, Julien croit l'avoir mortellement étranglé ; finalement, il n'a pas été aussi loin : Marjory reprend conscience et Julien préfère quitter les lieux. Sous le coup de l'émotion, il a failli commettre un meurtre. L'idée le bouleverse profondément. 

Pourtant, son calvaire est loin de se terminer. À peine remis de ses propres émotions, Marjory parvient à le rattraper (quelle santé vu son âge !), lui avouer qu'il agit ainsi pour Régine, car elle serait sa fille illégitime et qu'il espère que Julien gardera le secret ! Finalement, le vieil homme se retrouve confronté à ses propres réalités et s'écroule, terrassé par une crise cardiaque. Julien court chercher de l'aide en catastrophe, laissant seul un bref instant le banquier au plus mal.

Mais à son retour, accompagné de quelques ouvriers, Julien est pris au piège : le corps de Marjory est retrouvé en contre-bas, dans les roseaux, comme si le corps avait été traîné jusqu'à l'étang. Des indices laissent entendre que Julien ne dit pas toute la vérité et aurait donc menti sur sa responsabilité dans la mort du banquier. Cette fois, Julien se rend compte à quel point les derniers évènements - l'adultère soupçonné de sa femme, ses dettes, sa dispute avec Marjory, les révélations de ce dernier concernant son lien avec Régine et enfin la mort suspecte du banquier - l'ont plongé dans un gouffre qui semble être sans fond. Et Mosjoukine sait très bien représenter par le regard ce que doit ressentir Julien à cet instant. 

 

À partir de là, tout s'accélère : Julien commence par se confier à Régine et nie toute responsabilité dans la mort de Marjory, avant de se retrouver comme principal témoin dans l'enquête policière en cours. Tout semble l'accuser : il avait des raisons sérieuses d'en vouloir à Marjory, d'abord en le soupçonnant d'adultère avec son épouse et aussi car il lui devait de l'argent. Après tout, Marjory l'avait aidé à sauver son usine de la faillite et plusieurs reconnaissances de dettes avaient été signées dans ce but. En bref, Julien devient le coupable idéal. Une seule personne pourrait voler à son secours : Rudeberg, le photographe amateur, est parvenu à prendre des photos du vrai coupable ; mais lorsqu'il se décide à en parler autour de lui, il choisit de s'adresser à la mauvaise personne : Henri Corradin. 

Quelques instants avant la découverte du corps de Marjory, Rudeberg se trouvait par pur hasard du côté de l'étang et est devenu le seul témoin capable d'identifier le véritable coupable. Il a pris plusieurs clichés de la scène comme preuve et se hâte de trouver le premier qui pourrait être intéressé et surtout bien le payer. Si Rudeberg est plutôt quelqu'un de débonnaire et passionné par son loisir, il est également un homme intéressé qui n'hésite pas à revendre ses photographies pour en tirer un bon prix. C'est d'ailleurs lui qui prenait en cachette des portraits de Régine, qu'il refilait ensuite sous le manteau à Marjory. Mais cette fois, il se heurte à un mur : Henri est fou de rage devant les clichés que lui tend Rudeberg et lui ordonne de tenir sa langue. Tiens tiens...

 

Rudeberg accepte uniquement pour protéger son fils et laisse ainsi à Henri l'opportunité d'asseoir ses propres ambitions. Désormais, il a les mains libres : Julien vient d'être arrêté par la police, accusé du meurtre de Marjory. Henri en profite pour brûler les photos compromettantes et ainsi permettre de recentrer les accusations sur son ''meilleur ami''. Il part ensuite en direction de la cabane qui tient lieu d'habitation à Rudeberg et son fils ; obnubilé par son projet d'effacer toute preuve, il met sens dessus dessous la pièce, sous les yeux effarés de Rudeberg. Probablement parce qu'il est toujours sous le coup du secret, le photographe le prend à la rigolade et lui offre même à boire. Henri, de plus en plus perfide, profite d'un bref instant où Rudeberg a le dos tourné pour verser un liquide suspect dans la tasse du photographe.

Rudeberg s'effondre immédiatement, permettant ainsi à son visiteur impromptu de fouiller à nouveau la cabane. Ne trouvant toujours aucune preuve supplémentaire, il va jusqu'à mettre le feu à la cabane ! De son côté, Julien, qui était pour le moment reclus dans ses appartement, parvient à s'enfuir, espérant ainsi prouver son innocence. Alors qu'il parvient à sortir d'une fosse dans laquelle il s'était caché, il aperçoit la cabane de Rudeberg en flammes ; sans hésiter un instant, Julien réussit à sauver le malheureux, avant de s'enfuir à nouveau devant l'arrivée des ouvriers et des gendarmes. Henri débarque à son tour et - sans manquer de culot - fait semblant de prendre des nouvelles de Rudeberg. Mais le bûcheron ne se démonte pas et toise son bourreau en lui lançant : ''Ma cabane est brûlée, mais le trésor est intact''.

 

À partir de là, une sorte de jeu du chat et de la souris se met en place entre Rudeberg et Henri, qui tente de mettre la main sur les négatifs originaux, dernière preuve restante du véritable assassin de Marjory. Rudeberg n'est plus impressionné par le codirecteur de l'usine, pour lequel il a pourtant travaillé, et n'hésite pas à lui faire du chantage. Il oblige notamment Henri à écrire une confession qui permettrait ainsi à Julien d'être enfin lavé de tout soupçon. En échange, Rudeberg impose qu'il soit logé aux Basses-Bruyères et que l'éducation de son fils Pascal soit assurée aux frais d'Henri Corradin.

 

Pendant ce temps, Julien survit toujours en fugitif dans un bosquet faisant partie des Basses-Bruyères, soutenu à la fois par son épouse et sa petite fille. C'est justement lors d'une visite de la fillette qu'Henri Corradin découvre la cachette de Julien et le dénonce anonymement à la justice. Julien Villandrit est finalement arrêté par les gendarmes au cours d'une fuite et, au terme d'un procès houleux durant lequel les accusations pleuvent sur lui, il est condamné à 20 ans de travaux forcés. Julien s'effondre...

 

Sept ans ont passé. Henri vit désormais aux côtés de Régine et de Christiane (interprétée ici par Simone Genevois, alors âgée de 10 ans), désormais préadolescente. Malgré les années, Régine n'a pas oublié son amour pour Julien et refuse les avances que lui fait Henri assez régulièrement, même lorsque ce dernier argumente qu'il vaut mieux aller de l'avant. Rudeberg vit sa meilleure vie en tant que jardinier, toujours prêt à faire du chantage dès qu'Henri Corradin se trouve dans les environs. Quant à son fils Pascal, devenu un jeune homme (et incarné par Vladimir Strizhevsky), il a suivi une formation solide et est devenu très ami avec Christiane, à qui il sert pour le moment de grand frère. En grandissant, Christiane est devenue très méfiante vis-à-vis d'Henri Corradin, qu'elle accuse - avec raison - de vouloir prendre la place de son père et de ne pas l'aimer lorsqu'elle le surprend par exemple en train de déplacer un portrait de Julien.

Et Julien ? Condamné aux travaux forcés, c'est donc au bagne qu'on le retrouve. À ce sujet, Charles Vanel, dans son Entretien avec Jacqueline Cartier (paru en 1988) révèlera que cet épisode, bien qu'il figure dans le roman de Jules Mary, n'était à l'origine pas prévu au scénario. Il fut rajouté uniquement suite à la typhoïde qu'attrapa Mosjoukine et qui lui fit perdre ses cheveux. L'origine de cette fièvre typhoïde viendrait - selon les propres explications de Mosjoukine dans son autobiographie ''Quand j'étais Michel Strogoff'' - d''une scène d'évasion du bagne durant laquelle il devait ramper à travers un gouffre, ce qui ne cadre pas tellement avec les propos de Vanel. Mosjoukine précise toutefois qu'il mit 3 mois et demi à se remettre de la typhoïde et que, durant cette période difficile, il eut également le chagrin de perdre toute trace de son bouledogue Brémy.  Il ne sut jamais si l'animal lui fut volé ou s'il s'enfuit. Au final, le tournage des dix épisodes prit cinq mois, ce qui pour l'époque était considérable, même pour un serial. 

Ceci n'est pas un trucage.

Un autre aspect du jeu très particulier de Mosjoukine est son perfectionnisme, car il assurait ses propres cascades. Lorsqu'il doit franchir un mur ou enjamber un pont humain - lors de l'évasion de Julien et d'une poignée de ses compagnons bagnards - c'est lui-même et non une doublure qui s'adonne à cet exercice. Deux simples cordes étaient tendues et les figurants jouant les bagnards devaient s'accrocher à ces cordes et garder les jambes enchevêtrées au niveau des bras et des épaules du figurant situé juste derrière, pour que Mosjoukine puisse ensuite franchir le pont. C'est lors de cette cacade, toujours selon Mosjoukine, qu'il aurait en fait attrapé la typhoïde. 

 

Quelques temps plus tard, Christiane surprend un vagabond errant sur la propriété des Basses-Bruyères. D'abord sur ses gardes, l'enfant finit par reconnaître l'inconnu sous ses haillons et sa barbe hirsute : son père est revenu après sept ans d'absence. Elle lui confirme que, non seulement, elle ne l'a pas oublié malgré le temps passé, mais sa mère non plus ne l'a pas oublié. Pour le moment, Julien préfère se faire discret et conserver son identité de vagabond, promettant à sa fille qu'elle garde le secret.

 

D'autant qu'assez vite, la mobilisation générale d'août 1914 est déclarée. Le jeune Pascal, fils de Rudeberg, est mobilisé comme volontaire. Julien s'engage lui dans la Légion Etrangère pendant que, de son côté, Henri parvient à obtenir un sursit de 3 mois pour continuer à diriger l'usine. Pendant tout ce temps, Régine profite des évènements pour repousser les projets de mariage d'Henri ; mais une fois la guerre terminée, ce dernier ramène à nouveau le sujet sur la table. Régine continue de résister et tenter de gagner du temps, pendant que Christiane et Pascal se sont encore davantage rapprochés. Christiane (incarnée désormais par Francine Mussey) ne veut pas d'un étranger ''qui occupe la place de son père'' et insiste pour que sa mère renonce à ce projet. Au détour d'une conversation, Régine révèle alors à sa fille qu'elle connaît le nom du véritable assassin de Marjory : Henri Corradin lui-même ! Mais elle manque de preuves pour convaincre la justice.

 

Julien continue d'errer à travers la région comme vagabond, cherchant au hasard de ses rencontres un travail et de quoi manger. Il se retrouve ainsi à être engagé au sein d'une troupe de forains comme clown, dont les facéties amusent largement le public. Durant une représentation, il aperçoit pourtant parmi la foule des visages familiers : Henri Corradin aux côtés de Régine, mais aussi Christiane accompagnée de Pascal. Le visage jusqu'alors enthousiaste du clown se fige, brisé par l'émotion. 

 

Julien est désormais décidé à prouver son innocence, quitte la troupe de forains et repart pour le domaine des Basses-Bruyères. Sur place, il profite d'une annonce informant que l'usine est actuellement à la recherche d'un contremaître pour se proposer. Sous une fausse identité, il tente - grâce à quelques indices semés ça et là - de faire comprendre à sa famille qu'il est toujours vivant et présent dans les environs. C'est d'abord Régine qui le reconnaît grâce à sa voix, puis Christiane qui aperçoit sur un banc le petit portemonnaie qu'elle avait confié à son père plusieurs années auparavant. Enfin, Julien surprend une discussion très agitée entre son ''meilleur ami'' Henri et Rudeberg. Il comprend alors qui pourrait l'avoir dénoncé à la police et qui pourrait également se cacher derrière le meurtre du banquier. 

Il observe également comment Christiane et Pascal se sont beaucoup rapprochés, au point que les deux jeunes gens se promettent fidélité, de la même manière que Julien l'avait fait avec Régine il y a plus de 20 ans. Régine pense alors reconnaître Julien sous les traits de ce vieux contremaître borgne, alors que ce dernier continue de nier. Mais devant l'émotion de voir sa fille s'adresser directement au portrait de son père disparu, il finit par craquer et à avouer son identité. 

Toutefois, les retrouvailles avec Régine sont moins tendres. Il cherche à comprendre pourquoi sa femme a pu ainsi tolérer Henri Corradin sous leur toit durant toutes ces années, alors qu'elle connaissait sa culpabilité. Régine tente de justifier ce choix en avançant qu'ainsi, elle pouvait mieux le confondre et obtenir enfin les preuves nécessaires. Elle révèle notamment avoir commencé à douter lorsqu'elle a découvert sur le bureau de Corradin une coupure de journal avec plusieurs parties découpées, comme si l'on avait tenté de récupérer des lettres en caractère imprimé pour brouiller les pistes. Convaincu que sa femme ne l'a - tout comme sa fille - jamais trahi, Julien se réconcilie avec Régine et tous les trois décident de trouver se retrouver quelques jours plus tard dans le Sud, loin des Basses-Bruyères.

Mais Henri Corradin n'est jamais très loin...

 

Cette fois-ci, il est temps pour Julien de se confronter à son rival, sa Némésis, celui qui avait juré sa perte pour mettre la main sur Régine et ainsi détruire le bonheur de son ''meilleur ami''. Lorsqu'il comprend que les deux femmes cachent un homme quelque part dans cette maison de vacance, il les enferme à double tour avant de se retrouver nez à nez avec... Julien Villandrit. Celui-ci le met alors face à ses trois réalités : il accuse Henri d'être un traître pour avoir trahi son amitié et sa confiance, un lâche pour avoir abusé de la solitude et de la tristesse d'une mère et de son enfant et enfin un assassin pour être le meurtrier de Marjory. La confrontation finit par vriller en une violente rixe qui manque de coûter la vie à Julien. 

 

Parvenant à s'enfuir, Henri jure la perte de son rival et écrit aussitôt au Procureur de la République pour dénoncer Julien. L'ambitieux a perdu de sa superbe, non seulement il plonge peu à peu dans un état d'anxiété, mais il constate aussi que Régine commence à tenter un jeu de séduction (évidemment dans le but de parvenir à prouver sa culpabilité dans la mort de Marjory et la déchéance de Julien). Les relations se détériorent profondément aux Basses-Bruyères, notamment entre Henri et Pascal, qui ne supporte pas de le voir tourner autour de sa fiancée. Par ailleurs, Rudeberg n'hésite pas à faire appel à son ''petit secret'' pour empêcher Henri de s'en prendre physiquement à son propre fils. Le vieux jardinier propose ensuite un étrange marché à Henri Corradin : s'il renonce à ses projets de mariage, il fera disparaître la fameuse preuve. Dans l'impasse, il accepte... 

Hélas, on ne change guère Corradin dès qu'il s'agit de ses intérêts. Alors que Rudeberg part récupérer dans les ruines d'un château les fameuses preuves, Henri parvient à le rattraper à temps et fait en sorte qu'il se tue lors d'une chute. Il fait ensuite disparaître les différentes preuves dans l'étang, espérant ainsi avoir sauvegardé sa réputation et son mariage avec Christiane. Car oui, Henri a une nouvelle idée en tête : si la mère se refuse toujours à lui, c'est la fille qu'il épousera !

Mais dans le feu de l'action, le meurtrier qu'il est redevenu a oublié la fameuse lettre de confession que Rudeberg l'avait obligé à écrire il y a près de 15 ans. Le vieil homme l'a condamnée dans une boîte à n'ouvrir qu'après sa mort. L'ultime preuve est donc toujours dans la Nature ! 

 

Rudeberg a miraculeusement survécu, même si son état laisse les médecins pessimistes sur sa possibilité de recouvrer la parole. Julien en profite pour réapparaître, toujours déguisé sous les traits d'un vagabond. Lui et Régine tentent d'aider le vieil homme à retrouver sa capacité de parler, sans grand succès. Puis c'est au tour d'Henri d'essayer de le faire avouer la cachette de LA preuve ; Rudeberg résiste comme il peut, jusqu'à ce que son bourreau commence à l'étrangler. Seule l'arrivée de Pascal sauve la vie au vieil homme. 

 

Pendant qu'aux Basses-Bruyères, on se prépare au mariage (arrangé) entre Henri et Christiane, Pascal erre sur la propriété, désespéré de voir la femme qu'il aime obligée de convoler avec un individu arrogant et clairement suspect. Rudeberg, toujours prisonnier d'un corps désormais paralysé, commence à se rappeler de la fameuse confession qu'il avait fait signer à Henri Corradin. Le seul moyen de permettre son ouverture étant sa mort, le vieux jardinier se suicide en se jetant sur des bris des verre. 

 

Peu de temps après, Julien et Régine reçoivent une missive des plus inquiétantes : une autre confession, cette fois signée de leur fille, qui avoue qu'au cas où Corradin venait à la demander en mariage, elle et Pascal mettraient fin à leurs jours. 

Les deux amants se retrouvent une dernière fois (?)

Ce double suicide à la Roméo et Juliette est par chance empêché grâce à l'arrivée de Julien. Pascal est ainsi ramené auprès de son père, hélas c'est justement à cette occasion qu'il est mis au courant du décès du jardinier. Quant à Régine et Julien, ils reçoivent enfin en mains propres une dernière confession laissée par Rudeberg, celle dénonçant le véritable assassin de Marjory, mais aussi et surtout la fameuse confession permettant enfin de confondre Henri Corradin. À l'extérieur, Henri tente de pousser les ouvriers de l'usine à la rébellion, mais le jeu est rapidement calmé par la lecteur de cette confession, dévoilant aux oreilles de tous le nom du véritable coupable. Julien est ainsi blanchi du meurtre de Marjory par la justice et son rival conduit en prison. L'histoire se termine bien entendu sur une note heureuse avec le mariage de Pascal et Christiane.

Henri Corradin désormais à sa place

 

En tant que que récit mélodramatique, le scénario de La Maison du mystère est assez typique de ce qui se faisait à l'époque dans les feuilletons et autres serials. Trahisons, complots, rivalités amoureuses, secrets de famille... avec pour toile de fond un meurtre dont le coupable est connu du public et le principal intérêt des différents épisodes sera essentiellement de connaître la manière dont Julien, va prouver son innocence et faire condamner le véritable assassin. On retrouve ainsi la thématique chère à Jules Mary, celle de l'erreur judiciaire, qui pousse Julien à connaître de nombreuses péripéties et obstacles avant d'être réuni à nouveau avec sa famille. Si le fin mot de l'histoire semble évident dès le 4e épisode, le scénario reste suffisamment riche en rebondissements et aux retournements de situations pour permettre à l'intrigue de tenir sur la durée et garder le suspense jusqu'à la fin.

Au niveau des personnages, si Pascal et Christiane ne se distinguent pas beaucoup des stéréotypes des jeunes amants dont l'amour est mis en péril, et si les femmes sont réduites à être simplement mère et future mariée, les principaux personnages masculins sont très bien campés. Ivan Mosjoukine propose un protagoniste touchant, loin d'être immaculé (ses réactions violentes vis-à-vis de Marjory amènent pas mal d'ambiguïté) et qui évolue même au fil des épisodes. Charles Vanel est déjà très prometteur dans son rôle d'antagoniste véreux (qu'il incarnera beaucoup par la suite au cinéma), qu'il n'hésitera pas à comparer à la série américaine Dallas des années plus tard, au détour d'un entretien avec Jacqueline Cartier. Enfin, le vétéran Nicolas Koline incarne de loin le personnage le plus intéressant du serial : son personnage de bûcheron-photographe est à la fois humble, protecteur, bon vivant, gouailleur, mais aussi intéressé, taquin et fin psychologue, tant il semble parfaitement cerner le comportement humain. C'est un personnage en soi secondaire, mais très important pour le récit, car tout le dénouement de l'histoire repose essentiellement sur les confessions qu'il a obtenues et son statut de témoin. 

 

Le scénario, signé Volkoff et Mosjoukine, reste dans l'ensemble assez fidèle au récit original de Jules Mary ; si le roman est souvent laborieux à lire, malgré une certaine fluidité lors des échanges entre les différents personnages, le serial parvient à rendre les enjeux plus dynamiques et plus clairs, ce que la presse souligna d'ailleurs à l'époque. Reste à savoir si un jour, nous aurons la possibilité d'ajouter une édition vidéo de La Maison du mystère aux autres œuvres dans lesquelles a tourné Charles Vanel. Depuis la liquidation de la société Albatros en 1958, l'intégralité du catalogue est désormais dans les mains de la Cinémathèque Française. À bon entendeur... 

31 juillet 2025

La Maison du mystère (1923) : les premiers pas d'une future légende du cinéma français (Partie 1)

Le jeudi 15 février 1923, le quotidien La Tribune de Lausanne (renommé Le Matin à partir de 1984) annonce dans sa rubrique ''Spectacles, Concerts et Conférences'' la projection durant la semaine des 2 premiers épisodes du ''splendide film de Mosjoukine : La Maison du mystère. Il s'agit d'un serial de dix épisodes qui sera proposé à l'affiche du cinéma lausannois Modern durant trois semaines. Le journal précise : « C'est le plus grand succès de l'année, un vrai chef-d'œuvre de la cinématographie française ». Carrément !

Fondé en 1907, plus vieux cinéma de Lausanne, le Modern a depuis laissé sa place à un restaurant Manor puis (hélas) à un Fast-Food...

 

Durant les quelques semaines qui suivront, La Tribune de Lausanne reviendra régulièrement dans sa rubrique ''Spectacles, Concerts et Conférences'' sur les différentes séances programmée au Modern entre février et mars 1923. La rédaction est élogieuse, même dans sa chronique cinéma ''Devant les films'' signée par un certain H. Ch., pourtant bien plus sévère sur la qualité des métrages proposés chaque semaine. Voici ce qu'écrit donc ce Monsieur (?) H. Ch. : « L'affiche du Modern-Cinéma porte le nom de M. Jules Mary, sous le titre La Maison du Mystère, ciné-roman à épisodes. Et bien, M. Jules Mary nous a surpris en bien. Pour une fois que pareille chose lui arrive, il convenait de le citer. La Maison du Mystère est une intrigue qui s'annonce compliquée et pleine de lourdes angoisses, mais elle est défendue par un excellent interprète : Mosjoukine. C'est un des rares acteurs cinégraphiques de notre continent qui ait saisi la différence qu'il y a entre théâtre et cinéma. Sa mimique, fortement expressive, ses gestes parfois étranges, l'enthousiasme qui l'anime en font un des meilleurs interprètes de l'art muet. Il est entouré de partenaires sympathiques aux feux des studios et nous insistons là-dessus, le scénario de M. Jules Mary n'est pas ennuyeux. » 

''Viens me voir ! Je suis un trop bon film !''

 

Dans ce seul paragraphe, difficile de ne pas se retrouver largué en 2025, plus de 100 ans après la première diffusion de ce ''ciné-roman'' dans les salles lausannoises. Mosjoukine ? Jules Mary ? De nos jours, ces noms paraissent bien méconnus du public, sauf peut-être de certains cinéphiles et amateurs de vieux feuilletons. Avant de commencer cette chronique de La Maison du Mystère, une présentation des différents protagonistes ne me paraît pas superflue : si les acteurs sont loin d'être des inconnus, du moment que l'on s'intéresse un tant soit peu au cinéma français d'époque, l'auteur du roman original, Jules Mary, est aujourd'hui complètement oublié. Le commentaire dans la Tribune de Lausanne nous dresse un portrait plutôt négatif de cet écrivain, comme si La Maison du Mystère était sa seule œuvre à valoir la peine et surtout, le journal laisse sous-entendre que l'adaptation transcende le roman original grâce au talent de ses acteurs. C'est dire à quel point H. Ch. ne l'aime pas ! Mais qui est donc ce Jules Mary ?

L'auteur (dont il existe assez peu de photographies)

 

Né Victor Anatole Jules Mary le 20 mars 1851 à Launois-sur-Vence (dans les Ardennes), il vient d'un milieu plutôt modeste ; ses bons résultats scolaires lui permettent cependant d'intégrer le petit séminaire de Charleville. Dans cet établissement accessible aux étudiants peu fortunés, il y fait la rencontre de Paul Bourde, également né en 1851, qui deviendra par la suite journaliste, dramaturge (pour l'anecdote, sa pièce Nos deux consciences inspirera Alfred Hitchcock pour son film La Loi du silence), mais aussi administrateur colonial en Tunisie, où il développera notamment la culture des oliviers. C'est également à Charleville que Jules Mary fait la connaissance d'un jeune collégien - le collège et le séminaire de Charleville avaient des cours en commun - nommé Arthur Rimbaud (oui, le futur poète !) qui partage avec ses deux camarades d'étude une passion pour les voyages et la découverte de pays exotiques.

Après ses études (qu'il termine à l'Institut Rozat après avoir été renvoyé du séminaire), Jules Mary travaille tout d'abord comme journaliste avant de se faire connaître du public grâce à la publication de sa propre expérience de combattant durant la guerre franco-prussienne. C'est vers cette époque qu'il parvient à faire représenter l'une de ses pièces de théâtre et passe ses nuits à écrire différents romans. À partir de 1878, devenu rédacteur parlementaire au Petit Moniteur, il publie un premier roman dans les pages du journal : La Faute du Docteur Madelor. C'est un carton et le tirage du Petit Moniteur augmente considérablement grâce au feuilleton de Mary ; il a donc le feu vert pour en publier d'autres selon ses propres conditions. En quelques années, il devient l'un des romanciers les plus populaires de la fin du XIXe siècle, surnommé ''Le Alexandre Dumas moderne'' ou ''Le Roi des Feuilletonnistes''. Jules Mary est désormais célèbre - et riche. Il passe la première moitié de l'année dans un hôtel particulier à Paris et la seconde moitié dans différents châteaux, dont celui de la Chevrière (à Saché, en Indre-et-Loire). 

Lorsqu'il est en province, il pratique la chasse et la pêche, s'investit avec son épouse dans la vie locale. En 1876, il est admis auprès de la Société des Gens de Lettres, dont il deviendra membre sociétaire en 1881, membre du comité en 1886 et enfin Président honoraire en 1913. Mary prend l'habitude de ne publier qu'un roman par an. Il n'oublie pas ses origines modestes : ses personnages sont plutôt issus des milieux populaires et villageois, souvent des Ardennes, sa région natale qu'il mettra souvent en scène dans ses œuvres. Les critiques mettent en avant sa construction narrative basée sur la logique et l'enchaînement des situations, son goût de l'authenticité et la documentation sérieuse qu'il emploie avant d'écrire ses romans. Il aurait aussi été l'un des premiers auteurs à mettre en évidence l'erreur judiciaire et les conséquences sur ses personnages. Son style se veut influencé par le naturalisme et Les Misérables de Victor Hugo. Son roman le plus connu, Roger-la-Honte, paraît en 1886 et connaîtra 4 adaptations au cinéma, dont la dernière en 1966 par Riccardo Freda (le même Freda qui réalisa 20 ans plus tôt une adaptation cinéma des... Misérables ! Tout se recoupe !). Mary s'intéresse d'ailleurs beaucoup à cet art naissant du cinématographe : en 1919, il crée la Commission du Cinéma au sein de la Société des Gens de Lettres, avec pour objectif de permettre aux romanciers de se faire une place en tant que scénariste et en même temps de développer le concept du ''ciné-roman''. On y arrive. 

Dès 1913, ses romans connaissent une adaptation cinématographique, à commencer par le très populaire Roger-la-Honte. Suivront sept autres adaptations entre 1915 et 1922, des adaptations françaises pour la plupart, mais également une aux États-Unis en 1915 (The Man of Shame, d'Harry Myers) et une autre en Espagne en 1921 (Victimia del Odio, autre adaptation de Roger-la-Honte, par José Buchs). Gravement malade, Jules Mary décède le 27 juillet 1922 à l'âge de 71 ans. Il n'aura pas le temps de voir l'intégralité de la neuvième adaptation de l'une de ses œuvres à l'écran, un film en dix épisodes, un ''ciné-roman'' intitulé La Maison du Mystère

 

La Maison du Mystère est le dernier roman de Jules Mary, sorti ou publié l'année de son décès, mais probablement écrit avant. La seule version reliée disponible sur Gallica (la plateforme numérique de la BNF), date de 1926 et propose en guise d'illustrations des photos issues des différents épisodes, mais il est très improbable qu'il s'agisse de la toute première. Il est toutefois possible que le roman n'ait été édité que partiellement à l'époque et qu'une édition intégrale ait vu le jour à titre posthume, profitant du succès de son adaptation cinématographique. Aujourd'hui, La Maison du Mystère n'est d'ailleurs connue que par l'intermédiaire de cette adaptation muette et essentiellement de quelques amateurs des vieux serials muets. Certains romans de Mary - du moins les plus connus comme Roger-la-Honte ou La Pocharde - seront encore réimprimés jusque dans les années 50 avant de disparaître définitivement des librairies, comme si ses œuvres avaient fait leur temps et n'intéressaient plus personne. Un siècle après sa disparition, le constat est là : l'ancien ''Roi des Feuilletonnistes'' n'est plus guère cité que par certains amateurs d'Histoire ardennaise (le blog ardennes-toujours m'a d'ailleurs été très utile pour retranscrire la biographie de l'écrivain) et de quelques cinéphiles qui tombent de temps à autre sur des adaptations de ses romans/nouvelles. La baisse de popularité du feuilleton populaire et le désintérêt des éditeurs pour l'auteur doivent peser mutuellement dans la balance, même si cette remarque demeure purement hypothétique. Reste une œuvre abondante, quoique difficilement accessible de nos jours dans les meilleures conditions et parfois revendue à des prix d'escroc sur Internet. Et aussi un ''ciné-roman'' très intéressant à décrypter.

Première édition du roman ?

 

Peu d'informations circulent sur le tournage de La Maison du Mystère et notamment sa date exacte. Gallica n'est pas toujours d'une grande aide. Pour trouver des informations sur le tournage, il faut bien souvent se tourner vers les souvenirs de certains acteurs qui y ont participé ou quelques articles de presse publiés après la sortie en salles. Le premier épisode sort le 23 mars 1923 en France (sans doute à Paris), on peut supposer que le tournage a dû avoir lieu au cours de l'année 1922, ce qu'un numéro de la revue Ciné pour tous, daté du 16 juin 1922, atteste en évoquant le tournage dudit film. Il est par ailleurs précisé qu'Ivan Mosjoukine, l'acteur principal, s'est remis d'une fièvre typhoïde attrapée récemment, maladie que l'acteur évoque lui-même dans son autobiographie Quand j'étais Michel Strogoff. Mosjoukine indique que cette fièvre lui est venue après une scène difficile à tourner pour le fameux ciné-roman qui nous intéresse et qu'il a mis trois mois et demi à s'en remettre. En recoupant les deux sources, on peut donc envisager définitivement un début de tournage entre janvier et mars 1922. 

 

Jules Mary décède fin juillet 1922 : a-t-il eu le temps et la possibilité de participer au projet de film ? C'est envisageable, mais le manque de sources ne permet pas d'attester à partir de quand Mary achève (voire même commence à rédiger) son roman, ni à partir de quand sa santé se dégrade. Il est simplement crédité comme auteur du roman original, nous partirons donc de cette seule information pour nous tourner enfin vers l'équipe qui s'est chargée de mettre en images La Maison du Mystère


Les Films Albatros (ou Albatros) était une société de production fondée en 1922 par Alexandre Kamenka. Né le 8 mai 1888 à Odessa (désormais située en Ukraine), Kamenka arrive à Paris après la Révolution de 1917. En 1920, il cocréé tout d'abord la société Ermolieff avec Iossif Ermoliev (ou Josef Ermolieff comme il se faisait appeler à l'étranger). Né le 24 mars 1889 à Moscou, Ermoliev a fait ses premières armes dans la filiale moscovite de Pathé Frères dès 1907 avant de fonder sa propre société de production de films muets, d'abord en 1912 à Rostov-sur-le-Don, avant de la déplacer en 1915 à Moscou même. Sa société, la Compagnie I. Ermolieff produira plus de 120 films muets jusqu'en 1917. Après la Révolution d'Octobre, il s'installe en Crimée à Yalta, territoire alors encore épargné par la prise du pouvoir bolchevique, où il créé une filiale de la Compagnie I. Ermolieff. Mais l'arrivée des troupes rouges se fait plus menaçante ; le 15 février 1920, Lénine nationalise le cinéma russe en appliquant un décret établi en août 1919. Les films serviront désormais essentiellement comme outil de propagande pour le régime en place. Ermoliev jette l'éponge et décide de partir pour la France.

Iossif Nikolaïevitch Ermoliev (1889-1962)

 

Ermoliev, accompagné de ses acteurs et de différents techniciens, quitte Yalta sur un bateau marchand grec qui se dirige vers la France en passant par Constantinople (future Istanbul). Le destin voudra que ce bateau s'appelait Albatros : Kamenka s'en souviendra lorsque deux ans plus tard, reprenant la société d'Ermoliev, il la rebaptisera du même nom. Ermoliev s'installe à Montreuil dans les anciens studios Pathé alors désaffectés où il fonde sa société I. Ermolieff à partir d'août 1920. Il y produit une quarantaine de films jusqu'en 1922, année où il s'installe en Allemagne. Sa société est ainsi reprise par ses associés Alexandre Kamenka et Noë Bloch. C'est le début des Films Albatros. Ermoliev entamera une carrière en Allemagne avant de revenir en France à partir de 1928 devant l'arrivée du parlant, la crise économique et la montée d'un certain parti. Il tentera sa chance à Hollywood à partir de 1937 où il y terminera sa carrière. Ermoliev décède en 1962 à Los Angeles.

Alexandre Kamenka (1888-1969)

 

Albatros privilégie au départ une équipe russe : acteurs et réalisateurs sont essentiellement des Russes blancs exilés à Paris, certains étaient même déjà des vedettes du cinéma national du temps de la monarchie. Quelques noms ressortent assez souvent parmi les réalisateurs : Victor Tourjansky (1891-1976), Serge Nadejdine (1880-1958), Nicolas Rimsky (1889-1942), Alexandre Volkoff... retenez bien ce dernier nom, car c'est lui qui réalisera l'adaptation de La Maison du Mystère. Mais assez vite, Albatros collabore également avec des réalisateurs d'autres nationalités, dont des Français : Jean Epstein, Marcel L'Herbier, Jacques Feyder, René Clair... ou encore Jean Renoir qui y tournera Les Bas-Fonds en 1936. À l'époque, Albatros se fait une belle réputation dans le cercle des productions cinématographiques. Ils ont leurs réalisateurs attitrés, mais également leurs acteurs. Certains sont à nouveau issus de la communauté des Russes blancs, d'autres sont de jeunes acteurs et actrices français qui ne demandent qu'à percer dans le milieu du cinéma. 

Photographie issue du documentaire ''Les Russes blancs à Paris''

 

Lorsqu'il tourne La Maison du Mystère, Alexandre Volkoff a déjà une belle carrière de réalisateur derrière lui. Né à Moscou en 1885, il a fait ses débuts en 1913 avec Sny mimoletetyne, sny bezzabotnye snyatsya lish raz (Les rêves éphémères, les rêves insouciants ne se font qu'une seule fois). À partir de 1916, il travaille pour la filiale moscovite de Pathé et tourne plusieurs films pour le producteur Ermoliev, dont Otets Sergiy (Le Père Serge) d'après Léon Tolstoï, sans doute l'un de ses films les plus connus, qu'il coréalise avec Iakov Protazanov. Volkoff tourne son dernier film russe, Lyudi gibnut za metall (Les Hommes meurent pour du métal) en 1919. En mars 1920, il s'exile en France, accompagné de toute l'équipe de l'Albatros : Ermoliev, Kamenka, Rimsky et les acteurs Ivan Mosjoukine et Nathalie Lissenko, alors compagne de Mosjoukine. Dès 1921, Volkoff tourne son premier film pour la société d'Ermoliev : ce sera L'Échéance Fatale. La Maison du Mystère sera sa deuxième réalisation, cette fois pour Albatros.

Photographie issue du documentaire ''Les Russes blancs à Paris''

 

Avec un réalisateur déjà chevronné en la personne de Volkoff, un titre comme La Maison du Mystère est donc en bonnes mains. Reste à découvrir les acteurs qui vont incarner les différents personnages à l'écran. Ils sont plutôt nombreux et assez bien caractérisés par Mary dans son roman. Fort heureusement, Volkoff peut compter sur une belle brochette d'acteurs : certains ont déjà collaboré avec lui du temps où il tournait encore en Russie, d'autres sont des acteurs français déjà bien présents dans le milieu du cinéma. Il est désormais temps de vous présenter cette joyeuse équipe :

 

 

Ivan Illitch Mosjoukine

Né le 26 septembre 1887 près de Penza en Russie, il vient d'une famille aisée versée dans les arts dramatiques. C'est cette passion pour le théâtre qui le pousse à interrompre ses études et entamer une carrière de comédien. Il débute au cinéma en 1911 avec Oborona Sevastopolya (La Défense de Sébastopol). C'est en 1913 que sa carrière prend un véritable tournant grâce à l'arrivée du réalisateur Evgueni Bauer, l'un des réalisateurs les plus reconnus du cinéma russe muet à l'heure actuelle. Devenu une vedette, Mosjoukine marque les esprits par son élégance, la qualité de son jeu et sa capacité à interpréter les rôles les plus divers, tant dramatiques que comiques. Il rencontre Alexandre Volkoff en 1916 et commence à tourner dans ses films pour Pathé, tout d'abord dans Pliaska smerti (La Danse macabre) et surtout dans Le Père Serge, dans lequel il interprète le rôle principal. Après son exil à Paris, il continue d'obtenir un très grand succès au cinéma et va même jusqu'à tourner ses propres films, qu'il scénarise parfois. Citons notamment L'Enfant du carnaval (réalisation + scénario + rôle principal), Le Brasier ardent (en collaboration avec Volkoff), Le Lion des Mogols de Jean Epstein (rôle principal + scénario), Michel Strogoff de Victor Tourjansky (rôle principal + scénario), Casanova de Volkoff... Très ami avec le réalisateur Abel Gance, il hésitera longtemps lorsque celui-ci lui propose le rôle principal pour son Napoléon. Comme il l'expliquera dans son autobiographie Quand j'étais Michel Strogoff, Mosjoukine choisira finalement de laisser sa place à Albert Dieudonné pour privilégier Michel Strogoff.

Il tente sa chance - sans grand succès - à Hollywood en 1926 auprès d'Universal Pictures qui lui impose notamment une lourde opération esthétique dont il gardera de graves séquelles. Il tourne ensuite en Allemagne durant deux ans de 1928 à 1930 avant de retourner en France. L'arrivée du parlant est un cataclysme pour sa carrière ; son accent russe très prononcé ne lui permet plus d'obtenir de rôles et il arrête définitivement le cinéma en 1936. Il passe les trois années suivantes dans une situation financière compliquée qui l'oblige notamment à changer d'appartement à plusieurs reprises. Mosjoukine meurt de la tuberculose le 17 janvier 1939 à Neuilly-sur-Seine. Il avait 51 ans.

 

Mosjoukine est également cité dans le domaine des sciences humaines pour être l'acteur employé dans l'expérience de Lev Koulechov. Cette expérience, dont l'existence est aujourd'hui controversée car basée sur l'unique témoignage de Vsevolod Poudovkine (alors assistant de Koulechov), aurait été reproduite en 1921 ou 1922 à l'Institut supérieur cinématographique d'État (situé à Moscou). Koulechov aurait utilisé trois gros plans parfaitement neutres du visage de Mosjoukine dans un film de Bauer - le titre est resté inconnu - qu'il met en relation avec trois autres images n'ayant aucun lien entre-elles : une assiette de soupe, une jeune femme morte placée dans un cercueil, une petite fille en train de jouer (ou une jeune femme allongée sur un divan). Les étudiants devaient ensuite répondre quels sentiments ils attribuaient au visage de l'acteur. 

Exemple de ce qu'aurait été l'Expérience de Koulechov

 

 

Nikolaï Fiodorovitch Kolin (dit Nicolas Koline)

Né le 7 mai 1878 à Saint-Pétersbourg, il débute comme instituteur avant de se tourner vers le théâtre à partir de 1907. Ses premiers films datent de 1920, soit après son exil en France, d'abord sous la direction d'acteurs russes exilés comme Iakov Protazanov ou Serge Nadejdjne. Acteur régulier du cinéma muet français durant les années 20, il devient également réalisateur (avec Robert Péguy) pour un unique film, 600'000 francs par mois, dans lequel il interprète aussi le rôle principal et démontre tout son talent humoristique. Il finira sa carrière en Allemagne à partir de 1938 où il jouera notamment des personnages russes ou tout du moins slaves. Il meurt le 3 juin 1973 à Nyack, État de New-York, à l'âge de 95 ans.

 

 

Hélène Darly

Née le 4 mai 1900 à Paris (11e arrondissement), elle commence sa carrière au cinéma en 1920 dans un film de René Leprince (Face à l'océan). Très peu d'informations sur sa vie circulent, sinon qu'on la retrouve essentiellement durant la période du muet, où elle apparaît dans pas moins de 13 films. Sa carrière est par la suite peu à peu interrompue avec l'arrivée du parlant. Elle tourne ses derniers films en 1933, avant de se retirer des caméras. Hélène Darly décèdera en 1994 à l'âge de 94 ans. Outre La Maison du Mystère, on la retrouve dans 600'000 francs par mois, le film coréalisé par Nicolas Koline, dans laquelle elle joue la fille du brave et pauvre graisseur Galupin (interprété par Koline) qui finit par épouser le milliardaire américain à l'origine de ces fameux 600'000 francs. Ce jeune milliardaire était interprété par un acteur qui fait également partie du casting de La Maison du Mystère et que nous vous présentons ci-dessous.

 

 

Charles Vanel

Oui, le Charles Vanel du Salaire de la peur, des Diaboliques ou des Thibault version 1972 ! Sa filmographie est si longue qu'il est impossible d'être passé à côté de l'un de ses nombreux rôles - à moins de ne regarder que des films et séries tournés à partir de 1989. Essentiellement connu aujourd'hui pour ses films à partir des années 50, dans lesquels il interprète forcément des personnages déjà âgés, découvrir sa filmographie de jeunesse c'est un peu découvrir un autre Vanel. Il a déjà 40 ans lorsque le cinéma parlant se développe en France, les films dans lesquels il incarne des rôles de jeune premier ou tout du moins de jeune homme sont donc tous issus de la période du muet. Comme je prévois de faire une partie 3 consacrée entièrement à la carrière de Vanel dans le muet, j'en profiterai pour évoquer sa biographie à ce moment-là. Sachez simplement qu'au moment où il tournait La Maison du Mystère, étant né en août 1892, il avait alors 29-30 ans.

 

 

Vladimir Fiodorovitch Radchenko (dit Vladimir Strijevski)

Né en 1892 à Ekaterinoslav (aujourd'hui Dnipro, en Ukraine), Strijevski débute autour des années 1910 à tourner pour des films muets en Russie avant de passer à la réalisation dès 1917, activité qu'il poursuivra après son exil en France. Il alterne alors entre son métier d'acteur et celui de réalisateur jusqu'en 1943. Il part ensuite pour les États-Unis (sans qu'on ne retrouve son nom au générique d'un seul film, tout du moins sous son nom de Strijevski ou Radchenko). Il décède en 1977 à Los Angeles. Parmi ses films en tant que réalisateur, on peut citer Les Bateliers de la Volga (1936), auquel participe d'ailleurs Charles Vanel ou encore Sergent X (1932), le dernier film dans lequel Mosjoukine rencontrera le succès après l'arrivée du cinéma parlant. Il tournera également quelques films historiques en Allemagne entre 1924 et 1930. 

 

 

Claude Bénédict

Le doyen de cette équipe au moment où La Maison du Mystère est en cours de tournage. Né le 25 août 1859, il connaît d'abord une importante carrière au théâtre (dont des adaptations de romans d'Émile Zola, Victor Hugo ou encore des pièces de Molière et d'Alexandre Dumas Fils) avant de se tourner en parallèle vers le cinéma à partir de 1908. Il participera entre-autre à la deuxième adaptation française du Comte de Monte-Cristo en 1917 ainsi qu'au Napoléon d'Abel Gance, dans lequel il incarne le rôle de Cromwell. Il fera encore quelques films parlants à partir de 1933 avant de prendre définitivement sa retraite en 1939. Il s´éteint 3 ans plus tard à Paris, à l'âge de 82 ans.  

 

 

Francine Mussey

Née Marcelle Fromholt à Paris (18e arrondissement) le 6 octobre 1897, elle commence à apparaître dans des films à partir de 1920, dont certains sont réalisés par Louis Feuillade, et tient même le rôle de Lucile Desmoulins dans le Napoléon d'Abel Gance. À partir de 1930, sa carrière se fait plus discrète (les raisons ne sont pas très claires) et le 26 mars 1933, Francine Mussey se donne la mort à l'âge de 35 ans. Selon le Cinémagazine d'avril 1933, elle avait perdu un enfant un an plus tôt et connaissait des difficultés à poursuivre sa carrière au cinéma.

 

 

Simone Genevois

Née le 13 février 1912 à Paris (20e arrondissement), Simone Genevois fait partie des enfants-acteurs du cinéma muet qui ont débuté dès leur plus jeune âge. Au moment où La Maison du Mystère est en court de tournage, elle vient à peine d'avoir dix ans et joue la fille du protagoniste (interprété par Ivan Mosjoukine). Par la suite, elle participe au tournage du Napoléon d'Abel Gance (elle y joue Pauline Bonaparte) et surtout Jeanne d'Arc dans le film de Marco de Gastyne, sorti en 1929. Spécialiste du Moyen-Âge au cinéma, François Amy de la Bretèque résumera sa performance ainsi : « C'est l'une des plus belles Jeanne d'Arc de l'écran ». Malheureusement, le film sort au moment où le cinéma parlant commence à faire parler de lui et le film passe assez inaperçu. Simone Genevois poursuit néanmoins sa carrière durant quelques années, mais le succès n'est plus au rendez-vous. Elle y met définitivement un terme en 1935. Installée par la suite dans le canton du Tessin, elle décède à Ascona le 16 décembre 1995. 

 

Cette galerie de portraits étant désormais au complet, il sera temps dans la deuxième partie de nous intéresser au serial en lui-même (hé oui ! C'est tout de même avant tout une chronique consacrée à La Maison du Mystère !). Les parties 2 et 3 seront publiées autour du 20-21 août et il y a une raison très précise à cela (je vous laisse la surprise). En attendant, si l'histoire des Russes blancs de la société Albatros vous a rendu curieux, sachez qu'en 2017 est sorti un documentaire qui leur est consacré. Il est disponible à cette adresse : "les Russes blancs à  Paris" - 2017.

 

À suivre...


Bibliographie sélective

Jules Mary, romancier et feuilletoniste - ardennes-toujours

I. Mosjoukine, Quand j'étais Michel Strogoff (1926)

Véronique Chemla: Des studios Pathé-Albatros à l’Espace Albatros

23 février 2025

Les Misérables (1998) : comment une adaptation hollywoodienne controversée a nourri l'imaginaire de tout un fandom

 

Cette chronique a été publiée pour la première fois le 5 février 2025 sur le forum Animeland. Lors de cette publication initiale, aucun projet de de la transférer sur ''Petits billets culturels'' n'était prévu. Seul objectif : donner un retour personnel autour de cette adaptation qui m'avait laissé une impression mitigée. Depuis, mon avis n'a pas vraiment changé : en tant que film il reste très moyen et en tant qu'adaptation une médiocre transposition du roman de Victor Hugo. C'est plutôt mon regard sur son impact auprès des fans qui s'est développé durant les deux semaines qui ont suivi la publication de la chronique sur la Banquise (le petit nom que nous donnons au forum Animeland). Je ne pouvais donc plus en rester uniquement à cette chronique publiée sur un forum hélas sous perfusion, que moi et quelques fidèles tenons à maintenir actif le plus longtemps possible ; il me fallait prendre une approche un peu différente, qui rejoindrait davantage de ce que je réservais habituellement pour ''Petits billets culturels''. La voici.

Une jolie campagne pub n'empêche

Ce n’est pas évident lorsque l’on se met à devoir rédiger une critique pour l’adaptation d’un roman qui compte énormément dans sa construction littéraire. À titre personnel, j'ai un gros problème avec les adaptations américaines d'œuvres européennes, en particulier les romans, et Les Misérables n'y fait pas exception. Entre le nanar fauché de Richard Boleslawski (1935) - qui se permit même le culot de sortir un an après la brillante adaptation de Raymond Bernard ! - ou encore le show de chansonnettes commis par Tom Hooper en 2012, difficile d'attendre encore quelque chose de valable de leur part. 

Avant janvier 2025, je n'avais guère éprouvé d'intérêt pour cette adaptation de 1998, préférant rester sur celle avec Gabin, Blier et Bourvil. Puis sont arrivés les partages de contenu par Tumblr. Bien que largement moins populaire qu'au début des années 2010, ce réseau social reste assez actif dans son coin et réunit notamment une importante communauté de fans des Misérables, amateurs du roman, des adaptations live ou même de la célèbre comédie musicale. Jusqu'alors, j'y suivais essentiellement du contenu autour de Star Wars, mais la situation avait évolué depuis septembre 2024 et ma relecture des Misérables. C’est ainsi que l’algorithme de mon compte Tumblr a commencé à me partager des contenus mentionnant le film de 1998, ainsi qu'une adaptation plus ancienne : un téléfilm diffusé en 1978 sur CBS avec Anthony Perkins dans le rôle de Javert et Richard Jordan dans celui de Valjean. Le téléfilm accusait clairement son âge, mais les extraits avaient quelque chose d'accrocheur et restaient plutôt fidèles à l'ambiance du roman ; je me laissa ainsi rapidement tentée. Au bout du compte, malgré un budget et une durée réduite à 2 heures (ainsi qu'une mode capillaire très années 70), cette version télé m'est devenue très sympathique, de loin la moins mauvaise des transpositions américaines du roman : assez respectueuse de l'œuvre originale, un casting essentiellement britannique et de superbes décors tournés en Angleterre et en France. Et Perkins y faisait un Javert à la fois intransigeant, tourmenté et touchant.

Richard Jordan et Anthony Perkins dans le TV Special 1978.

À l’inverse, le film de 1998, mis en scène par le réalisateur danois Bille August, se voulait une grosse production hollywoodienne (ça se voit) arrosée d’un budget solide (ça se voit aussi) et d’un tournage principalement en République tchèque, notamment à Prague (ça se voit toujours). Dans les rôles principaux, Liam Neeson (que j’avais découvert dans Nell puis plus récemment dans Silence de Scorsese) interprète Jean Valjean et Geoffrey Rush (que je ne connaissais pas) interprète Javert. Un nouveau duo amené donc à succéder à Richard Jordan et Anthony Perkins. Alors, que vaut pour finir cette adaptation nineties ?

Premier constat que j’avais déjà eu en découvrant les extraits sur Tumblr : l’âge des deux acteurs. Non pas qu’ils soient trop jeunes pour interpréter les rôles concernés – Neeson avait alors 45 ans au moment du tournage et Rush juste un an de plus – mais leur apparence durant tout le film ne semble pas reproduire le temps qui passe. L’histoire du roman se déroule sur environ 20 ans, entre 1815 (sortie de Jean Valjean du bagne) et 1834 (année où il décède), sachant qu’il a déjà 46 ans en 1815, il en a pratiquement 65 vers la fin de l’histoire. Mais Neeson ne donne pas du tout cette impression ! Il paraît au mieux avoir vieilli de dix ans tout au plus, et encore c’est surtout visible dans la seconde partie du film, qui se passe essentiellement en 1832. Lorsqu’il se trouve à Montreuil  - renommée Vigo (ou Vigau) en VO, les équivalents de Michel Producteur ayant estimé nécessaire de modifier tous les noms français qui sonneraient ”compliqués” pour des Anglophones - il fait encore si juvénile qu’on a beaucoup de mal à croire que ce fringant jeune maire est censé avoir la cinquantaine ! C’est d’autant plus voyant que Rush, de son côté, est bien plus crédible en Javert quadra et paraît donc plus âgé que Valjean (alors que c’est l’inverse dans le roman, les deux ayant même une dizaine d’années de différence). A contrario (je ferai pas mal de liens avec le téléfilm de 1978, ce dernier ayant visiblement influencé le film d’August), Jordan et Perkins étaient constamment vieillis au fil des scènes par les maquilleurs, de façon à garder cette cohérence chronologique des 20 ans. On ne va pas me raconter qu’il n’était pas possible de faire de même avec Neeson et Rush !

Bon Rush a les cheveux un peu grisonnants dans la seconde partie. C’est mieux que rien.

Je ne comprends pas ce choix. Peut-être est-ce une volonté du réalisateur de garder flou leur âge réel… mais les indications chronologiques qui apparaissent à l’écran ne valident nullement cette hypothèse. Ou bien une demande de la production pour attirer les adolescents – filles et garçons – dans les salles et l'équipe s'est ainsi vu ordonnée de ne pas rendre trop ''vieux'' les protagonistes et même d'améliorer leur apparence physique. En particulier Javert. Remarquez, ce n'est pas la première fois qu'il passe par la cure embellissement (coucou Perkins-Javert). Pour rappel, chez Hugo c'est un homme de taille impressionnante, mais très laid, avec un nez camard et de profondes narines, d’énormes favoris, des lèvres minces, « peu de crâne, beaucoup de mâchoire », et des cheveux lui tombant jusqu’aux sourcils. Une description qui forcément ne correspond pas vraiment à celle de Rush, plus petit en taille que Neeson et bien loin d'avoir été enlaidi pour les besoins du film. En fait, on ne retrouve du Javert original que les favoris, même s'ils sont loin d'être aussi touffus que ne le dit le roman, et peut-être aussi une mâchoire assez prononcée. De l'autre côté, trouver un équivalent en live-action à un Javert tel qu'il est décrit par Hugo tient de l'exploit. Vous imaginez seulement un acteur qui ressemblerait à ça ?

Je ne me lasse pas de la version Paape

Des adaptations antérieures ont toutefois voulu tenter l'aventure. Ainsi, dans la version muette de 1925 (devenue mon adaptation française favorite), Jean Toulout incarne un Javert très proche de l'original. 

Javert n'est pas le seul à être atteint du syndrome d'embellissement. Fantine, ici interprétée par Uma Thurman, voit ainsi sa dégradation physique qui a tant marqué les lecteurs du roman être réduite à une simple coupe de cheveux (tiens, comme chez Albert Capellani dans son adaptation de 1913). Pourtant, son parcours est dévoilé très fidèlement dans le film : on la rencontre directement à Montreuil, en simple ouvrière occupée à trimer pour le bien de sa fille unique, puis très vite son renvoi survient et enfin sa déchéance sociale qui l’oblige à la prostitution. Le réalisateur ne prend pas de gants avec cet épisode de la prostitution ni avec l’arrestation de Fantine, qui sont traités avec un certain réalisme. L'édulcoration de la déchéance sociale de Fantine ne semble donc pas découler d'une volonté de rendre l'histoire accessible à un jeune public, mais plutôt de conserver le glamour de l'actrice. C'est ainsi que le film nous impose une romance bien larmoyante entre Fantine et Valjean, le maire prenant personnellement soin d’elle et allant jusqu’à la porter dans ses bras pour qu’elle puisse manger à sa table à l’extérieur (en plein hiver alors qu’elle souffre des poumons, quelle bonne idée). Ce rajout n’amène malheureusement aucun développement des personnages, c’est longuet et cul-cul au possible. Tout se résume à cette phrase : ils sont jeunes, beaux et amoureux. Bienvenue dans Cendrillon.

Le sponsor principal du film ?

 

Cette amourette sera toutefois la seule preuve de douceur dont fera acte Jean Valjean dans ce film (appelons-le Valjean-Neeson). Car si Neeson tient le rôle de Valjean, il ne l’incarne pas. Il le dénature. Jean Valjean était un homme en recherche de repentir, pieux, généreux et bienveillant ? Valjean-Neeson sera brutal, agressif et autoritaire. La religion a disparu de son existence (sans doute pour « moderniser » le personnage ?). Il continue de pratiquer une certaine forme de charité et de générosité – on le verra ainsi organiser une soupe populaire – et son existence sobre à Montreuil est plutôt bien respectée, mais c’est à peu près tout. Valjean-Neeson ressemble à un Valjean sorti du bagne qui n’aurait jamais croisé l’évêque Myriel et n’aurait que peu évolué. Son langage est inutilement vulgaire – le mot « put*in » est plusieurs fois employé indifféremment par Valjean ou Javert pour qualifier Fantine – et le scénario lui invente un illettrisme qu’il est pourtant censé avoir comblé durant ses années au bagne si l’on suit le roman. Ce manque d’instruction l’oblige à faire constamment appel à son secrétaire pour lire son courrier, écrire sa correspondance et même corriger ses fautes de syntaxe ou améliorer son vocabulaire lorsqu’il dicte une lettre. Autant dire qu’on croit moyennement qu’un homme comme Valjean-Neeson ait pu attirer autant les regards des notables de Montreuil pour être choisi comme leur nouveau maire.

Je rajoute que son Valjean, malgré son statut de grosse légume de Montreuil, a tout au plus le charisme d’une endive.

 

Mais surtout, Valjean-Neeson frappe. Beaucoup. Trop souvent. Vous vous souvenez du Valjean à la sauce Vandamme qui distribuait des claques à tour de mains dans la parodie des Inconnus ? Hé bien avec Valjean-Neeson, on n’en est pas loin ! À la rigueur, que l’ex-bagnard donne un coup de poing à l’évêque en tentant de s’enfuir avec l’argenterie, soit. On peut argumenter qu’étant encore le Valjean désabusé et rempli de haine sortant du bagne, il aurait pu avoir ce geste durant sa fuite. Dans le téléfilm de 1978, Valjean-Jordan était également assez agité au sortir du bagne et du genre à donner des coups aux témoins gênants ; cela se justifiait même davantage dans ce cas, car le téléfilm le faisait s’évader du bagne et non remettre officiellement en liberté. Mais passé sa rencontre avec l’évêque, il s’amendait et ne se comportait plus ainsi par la suite. Voir Valjean-Neeson persister dans la brutalité bien après sa rencontre avec Myriel tient complètement du Out-of-Character. Dans le roman, face à Javert qui vient de provoquer par ses accusations le décès de Fantine, Valjean ne faisait jamais preuve de violence physique à son encontre, tout juste cherchait-il à lui faire peur pour qu'il s'écarte. J’ai beaucoup de respect pour le travail de Neeson dans Nell et Silence, mais ici, l’écriture de son personnage ne favorise ni la sympathie qu’on devrait avoir pour Valjean, ni d’ailleurs le jeu de Neeson. En dehors de quelques rares scènes, sa prestation est assez moyenne voire médiocre, au point de se voir éclipsée par ses partenaires Uma Thurman et Geoffrey Rush.

« Vous comprenez, le bagne c’était la jungle, j’ai appris à collectionner les marrons pour rendre les châtaignes »

 

Uma Thurman fait une Fantine assez juste malgré son peu de temps d’apparition à l’écran, on en vient même à regretter qu’elle n’ait pas eu davantage de scènes pour incarner son personnage. Si l’on excepte l’amourette sans grand intérêt avec Valjean et sa déchéance très censurée pour garder le glamour de l’actrice, ses apparitions sont dans l’ensemble assez convenables.

L’autre acteur qui tire son épingle du jeu, c’est donc Geoffrey Rush. Sa prestation est d’autant plus à son honneur que son personnage souffre également de problèmes d’écriture. Et ce constat m'interroge : comment des scénaristes peuvent avoir autant de difficultés à introduire dans leur script un personnage aussi bien écrit que Javert ? Toute sa personnalité et son background sont décrits dès sa première apparition pour amener le lecteur à comprendre son respect de la loi et son comportement vis-à-vis des criminels (pour Valjean certains doutes subsistent tout de même ^^), il n’est donc pas nécessaire de devoir en modifier certains éléments pour le rendre plus abordable. C’est même parfois risqué et les adaptations antérieures l’ont d’ailleurs bien montré, comme celle de Le Chanois en 1958 où Javert âgé d’à peine 8 ou 10 ans apparaît devant un Jean Valjean déjà largement quinquagénaire avant de revenir une dizaine d’années plus tard sous les traits de Bernard Blier. Je passerai aussi sur les remaniements de son passé, comme si révéler que Javert est le fils né en prison d’une tireuse de cartes et d’un galérien avait quelque chose de tabou.

Ici en revanche, comme dans la plupart des adaptations américaines, son background est assez bien respecté. Exit le fils du responsable de bagne (Le Chanois) ou l’héritier d’une famille bourgeoise ruinée (Dayan), Javert se présente directement comme le fils d’un voleur et d’une prostituée ; même si l’on ne retrouve pas le galérien (Hugo n’a jamais précisé les raisons derrière cette condamnation aux galères) et la tireuse de cartes (rom ? La question fait pas mal débat au sein du fandom), l’on reste dans un milieu familial et social extrêmement défavorisé. Rush interprète son personnage avec justesse, tout du moins tel qu’il est décrit dans le scénario. Car s’il joue bien son rôle, il est par moments limité par les décisions du script qui font de Javert le seul antagoniste du récit. Les adaptations américaines – tout du moins depuis le film de Boleslawski – ont l’habitude d’écarter bien vite les Thénardier après le passage de Valjean dans leur auberge. Ainsi, le père Thénardier n’intervient plus dans l’histoire en tant que chef d’une bande de criminels et Javert reste le seul à pourchasser Jean Valjean.

« Bon écoute Geoffrey, on a besoin d'un rival du héros pour le film, alors tu joues bien le méchant, ok ? »

 

Après, cela n’a jamais empêché les scénaristes de le nuancer : le téléfilm de 1978 proposait ainsi un Javert ni vraiment tout blanc, ni vraiment tout noir, assez proche en cela du roman. Hélas, les scénaristes du film de 1998 n’ont pas la même subtilité manuscrite que leurs prédécesseurs. Ainsi, comme tout film hollywoodien nécessite forcément un méchant ou tout du moins un ennemi suffisamment féroce pour mettre des bâtons dans les roues du héros, la personnalité de l'inspecteur (on va l'appeler Rush-Javert) a été beaucoup noircie dans le film. Il avait aussi ses moments noirs dans le roman – souvenons-nous de son comportement brutal et cruel qui provoqua le décès de Fantine – mais ici, il passe du début à la fin pour une véritable pourriture. Cosette elle-même conclura de la sorte : « Quel homme horrible ! ». Rush doit donc composer avec cette écriture et si dans l’ensemble, il retranscrit bien le côté intransigeant, froid, insensible et fouineur du personnage, il lui arrive parfois de verser dans la caricature, à l’exemple de cette scène où Javert perd son sang-froid en apprenant qu’il avait vu juste pour Valjean.

Rush, reste s’il-te-plaît dans ton rôle d’inspecteur impassible et intransigeant, c’est beaucoup mieux.
Et pour accentuer le trait, on met en scène son seul vice du roman : le tabac à priser. Qu’il sniffe d’ailleurs comme s’il s’agissait de cocaïne…

 

Par moments, il exprime soudainement des mimiques étranges, en particulier durant les scènes où il interagit avec Neeson-Valjean. Impossible de savoir s'il s'agit d'une volonté des scénaristes ou d'une initiative de Rush, mais leurs interactions peuvent prendre un tournant des plus insolites. Durant cette scène où Rush-Javert annonce à Valjean, alors maire de Montreuil - pardon, Vigo (sic) - qu'il souhaite être renvoyé de son poste pour l'avoir dénoncé au préfet de Paris, il semble complètement se soumettre à Neeson-Valjean. Il va même jusqu'à le fixer intensivement avec des yeux de biche, comme s’il voulait lui faire comprendre quelque chose qu’il ne peut mentionner directement. 

« Punissez-moi… Monsieur le Maire. »

Croyez-le ou pas, mais cette scène a nourri - et continue de nourrir - les fantasmes les plus fous au sein de la communauté Tumblr fan des Misérables (voire même au-delà de Tumblr). On ne compte plus les détournements des interactions Neeson-Valjean et Rush-Javert ou les expressions de Rush en version bichette. C'est qu'au-delà de la platitude du jeu de Neeson, le côté à la fois manipulateur et mignon - Hugo s'en retournerait dans sa tombe d'apprendre que Javert est qualifié de mignon par certaines fans - de Rush-Javert provoque un sentiment ambigu dans leurs rapports, qui ne devraient pas dépasser celui d'un d'agent de la Loi face à son supérieur hiérarchique. Pourtant, ces interactions intriguent les fans, peut-être même depuis la sortie du film. Le long-métrage a beau être très controversé au sein de la communauté anglophone de Tumblr, il est en même temps fréquemment utilisé pour servir de base pour des ''créations'' autour du Valvert.

Un exemple de fanart Valvert par l'artiste pinoquino sur Deviantart (ici influencé par le téléfilm de 1978)

Qu'est-ce donc que le Valvert ? Si le terme reste méconnu en Francophonie, il fait partie des thèmes récurrents de la fanfiction et du fanart au sein des ''Mis'', le nom que se donnent ces communautés de fans. Très simplement, le Valvert consiste à imaginer qu'en dépit de leurs rancœurs communes et de l'obsession de Javert pour mettre enfin Valjean derrière les barreau, ces deux célibataires endurcis sont en vérité fous amoureux l'un de l'autre, mais n'acceptent pas leurs sentiments (par fierté ou par honte, souvent les deux). Ainsi, l'obstination de Javert pour arrêter Valjean viendrait à la fois du désir d'accomplir son devoir de policier et de son intérêt pour... le kiki de l'ex-forçat. Quant à Valjean, les raisons derrière ces sentiments vont du maire utilisant son statut hiérarchique pour soumettre Javert à ses fantasmes (ce genre de fanfiction est alors intitulée ''Punish me... Monsieur le Maire'') au héros sauvant une deuxième fois la vie de Javert alors qu'il tente de se jeter dans la Seine (j'aurai l'occasion d'y revenir). Les origines de ce fantasme remonteraient au début des années 2000, mais en fouillant un peu Internet, l'on tombe sur des témoignages attestant qu'il existait dans les années 80, soit au moment où la comédie musicale entamait ses premiers succès à Broadway. Voire même avant ? 

Jean Vallée, interprète de Javert pour la comédie musicale de Robert Hossein, et sa chanson aux accents très Valvert (années 80)

J’avais dit plus haut que le téléfilm de 1978 semble avoir inspiré Billie August pour son propre film et ce n’est pas pour rien : le téléfilm a une réputation assez particulière auprès des fans, au point d’être surnommé ‘’The Gay Version’’. Rien que ça. La présence au casting d’Anthony Perkins y est peut-être pour quelque chose dans cette réputation, mais pas seulement : à l'instar de l'exemple donné plus haut pour le film d'August, plusieurs scènes peuvent s’interpréter de différentes manières et comme Jordan et Perkins jouent beaucoup sur le regard durant leurs scènes communes, ces interactions ont pas mal titillé l’imagination des fans. Si la comédie musicale a sûrement beaucoup contribué à faire connaître les personnages au grand public, le film d'August a possiblement développé le Valvert, notamment avec l'arrivée d'Internet. Pourtant, ce film est bien moins amateur de ces interactions suspicieuses – et Javert étant ici un personnage beaucoup plus antipathique que tourmenté, ses yeux de biches ne sont sans doute qu'une stratégie de manipulation pour amadouer Valjean. De mon côté, en incorrigible amatrice du Valvert, je préfère largement ce qui est implicitement proposé dans le téléfilm de 1978 que ce qui est fantasmé dans le film d'August : déjà parce que Perkins-Javert a un fond plus sympathique et attachant, mais aussi August a une manière très bizarre de filmer ses acteurs, allant jusqu'à transformer une confrontation ou un tabassage contre le mur en séquence de bondage SM des plus malaisés… !

Je crois que le plus sournois dans cette scène est de pouvoir facilement imaginer, en se basant sur quelques images fixes, une variante où Valjean pratiquerait une xxxxxxxxxx sur Javert !


Que dire du reste du casting ? À côté de ce duo, les autres acteurs apparaissent bien transparents. Claire Danes est une Cosette juvénile et pleurnicharde qui fait gentiment ce qu’on lui demande de jouer (pas toujours très bien) et Hans Matheson interprète correctement à la fois un Marius en leader du mouvement révolutionnaire – rôle habituellement tenu par Enjolras – et un romantique en mal d’amour pour Cosette. Le personnage a le mérite de ne pas être trop dénaturé, même si l'absence de background le rend assez creux. Les rôles tertiaires sont assez bien tenus aussi. Le garçonnet qui joue Gavroche a une bonne bouille et une humeur positive contagieuse, malheureusement son temps de présence est réduit à l'essentiel et il disparaît aussi vite qu'il est apparu. 

Le tournage du film a eu lieu principalement dans des studios praguois et dans la ville elle-même. Certaines scènes auraient aussi été tournées à Paris – la mairie est remerciée dans les crédits – même s’il n’est pas évident de repérer toutes les scènes concernées. Qu’importe au final, s’il y a une qualité qu’on ne peut pas nier au film, ce sont clairement les décors. Paysages, scènes de rues ou intérieurs des bâtiments sont dans l’ensemble très réussis. L’auberge des Thénardier, uniquement éclairée à la bougie, est criante de réalisme, de quoi regretter qu'on l'aperçoive le temps d'une dizaine de minutes. Le choix de tourner à Prague n’est cependant pas toujours emprunt de pertinence. Déjà parce que les bâtiments ne sont pas toujours conformes à ceux présents en 1830 et les anachronismes sont d’ailleurs légion dans ce film. Mais surtout, si pour un Américain n’ayant jamais mis les pieds en Europe, cela peut faire illusion, pour quelqu’un qui a déjà voyagé plusieurs fois à Paris et à Prague, les lieux sont facilement reconnaissables. Ainsi, le soi-disant Paris traversé par nos personnages est davantage le Prague du centre historique avec ses fameuses rues, ses places… et ses ponts. Si les ruelles des quartiers pauvres s'en sortent encore très bien, il est plus difficile de se croire à Paris dès que l’on aperçoit des monuments tels que des palais ou des cathédrales typiquement praguois.

Il faut reconnaître une chose à la réalisation d'August : il est plutôt bon pour filmer des paysages

Je ne vais pas m’attarder davantage sur toutes les modifications ou coupes effectuées dans le roman par les scénaristes, l’essentiel ayant déjà été dit. Je terminerai juste sur un changement qui a beaucoup fait jaser les fans et qui continue d’être controversé à l’heure actuelle : la fin du film. August choisit de terminer son long-métrage sur le suicide de Javert, mais pas de n’importe quelle manière. Dans le roman, l’inspecteur, bouleversé d’avoir eu la vie sauve grâce à un ex-forçat et remettant désormais en question sa vision de la justice, laisse finalement Valjean libre chez lui et part se jeter dans la Seine depuis le Pont Notre-Dame. Dans le film, l’emplacement et le déroulement changent. Javert se jette ainsi directement dans la Seine depuis le quai (et non depuis un pont), sous les yeux de Valjean, qui n’intervient pas !

Vous avez bien lu : Valjean, qui venait pourtant d’épargner la vie de Javert durant les barricades (comme dans le livre), le laisse ainsi se jeter à l’eau et se noyer, alors qu’il pourrait le secourir. Le réalisateur a possiblement voulu rester cohérent avec leurs personnalités du film : Valjean étant bien moins bienveillant et versé dans la foi que celui du roman serait-il moins enclin à secourir la vie d’un Javert beaucoup plus sournois et véreux ? Possible, mais ça ne correspond pas aux propos qu’il tient quelques scènes plus tôt et dans lesquels il insiste ne pas détester Javert et ne rien ressentir de particulier à son égard. Ou alors August a interprété à sa manière le chapitre 5 du livre V, dans lequel il est révélé que Valjean a appris le suicide de Javert par les journaux et en a conclu qu’il doit sa liberté parce que son rival avait sombré dans la folie. Qu’il s’agisse de l’une ou l’autre raison, cette impression d’une fin discutable reste bien présente : Jean Valjean a laissé mourir un homme sous ses yeux.

Je n’arrive pas à le croire : plutôt que de m’arrêter, Javert a préféré se suicider…

 

Le pauvre… Il s’est noyé sous mes yeux et je n’ai rien fait !

 

« Oui enfin, comme tu annonces ça avec un grand sourire, ç’a pas l’air de vraiment te faire chier hein ! »

 

Dans le film de Boleslawski, Valjean était également témoin du suicide de Javert, à la différence qu’il n’était pas présent au moment où il se jetait à l’eau et n’avait donc pas la possibilité d’empêcher son geste. Étrangement, cette fin (celle de 1998) aura également inspiré l’un des one-shot édités par Soleil Manga en 2011 dans sa collection des classiques littéraires, puisque dans celui consacré aux Misérables, la même scène s’y produit, mais avec une conclusion différente. Cette fois, Valjean est véritablement affligé par la mort de Javert, rendant son absence d’intervention encore plus incompréhensible.

Et même dans sa version manipulatrice et véreuse, Javert commençait à se remettre en question.

 

Controversée ou détestée, à l'instar des ''yeux de biche'' de Rush, cette fin n’a clairement pas laissé les spectateurs indifférents. Peut-être a-t-elle même contribué à la naissance ou à la popularité de l'autre catégorie de fanfiction Valvert : le Post-Seine. Résumé grossièrement, le principe du Post-Seine consiste à imaginer comment l’histoire aurait évolué si Javert avait renoncé à son suicide ou avait été sauvé au dernier moment par Valjean. Inutile de préciser que généralement, leur relation prend assez vite un tournant plutôt épicé. 

Peut-être avez-vous entendu parler de cette suite ''officieuse'' parue en 2001 ? L'auteur ne fait rien d'autre que du Post-Seine (mais sans Valvert)

 

Production hollywoodienne XXL, Les Misérables de Billie August souffre d’une réalisation sans grande personnalité et d’un scénario manquant de subtilité qui simplifie au maximum les thèmes abordés et le message du roman. Sans être la catastrophe attendue, le film reste davantage une curiosité si vous n’avez vraiment aucune autre adaptation sous la main et si vous appréciez certains des acteurs présents dans le film (enfin si c’est Liam Neeson, je vous le déconseille). Au final, sa principale contribution aura surtout été de construire tout un fandom autour du Valvert, même si, en particulier dans les fanfictions, les personnages de Javert et Valjean sont rarement dépeints comme ceux qu’interprétaient Geoffrey Rush et Liam Neeson. J’en viens à espérer qu’à ce stade, les studios américains vont laisser le roman désormais tranquille et en rester à la comédie musicale. En attendant de voir ce que les Français nous réservent doublement pour 2026 ?

 

Quelques bonus :

Valjean sorti du bagne avec son capuchon en mode Assassin’s Creed
Javert en simple garde-chiourme à Toulon. C’est si rare !
Apparemment, depuis que M. Madeleine est maire, c’est la fête du slip chez la police de Montreuil

 

23 février 2025

Coquillages murmureurs, nuages lacrymaux et salons de thé thématiques : Bienvenue dans le jardin secret de Shin'ya Komatsu

 

Pour un néophyte, trouver son bonheur dans les très nombreuses sorties mangas mensuelles tient du même défi que Percy Fawcett recherchant la cité perdue de Z à travers l'Amazonie brésilienne. Pourtant, dans cette jungle dense et bigarrée, il s'y trouve de temps à autre de petits jardins accueillants et tranquilles, sorte d'oasis au milieu d'un véritable champs de bataille. Parmi celles-ci, les œuvres de Shin'ya Komatsu font figure de rafraîchissement de premier choix. Bien que ses titres laissent au premier abord une impression de sérénité estivale, rythmée par des promenades en bord de mer ou dans des parcs verdoyants, ils se lisent avec grand plaisir durant les saisons au climat plus rigoureux. La chaleur et l'apaisement qui s'en dégagent donnent un petit côté ASMR très tendance à la lecture. 

J'ai commencé à m'intéresser à Shin'ya Komatsu en 2018, au moment où paraissait son one-shot Souvenirs de la mer assoupie chez IMHO, un éditeur de mangas connu pour favoriser les titres plutôt issus de la scène indépendante. J'avais remarqué ce tome dans une librairie indépendante alors que j'y faisais un tour, sans objectif particulier, et sa couverture évoquant le bord de mer m'avait intriguée. À l'inverse d'autres titres de l'auteur parus en français, ''Souvenirs de la mer assoupie'' est le seul à être entièrement en couleur. Est-ce le thème principal, la mer et l'eau en général, qui ont favorisé cette exception ? Bien que je n'ai pas trouvé d'explication sur ce choix - les interviews de l'auteur sont plutôt rares - c'est une hypothèse que j'estime suffisamment pertinente pour être mentionnée ici. ''Souvenirs de la mer assoupie'' est donc le premier manga de Komatsu à avoir atterri dans ma bibliothèque, mais en vérité, j'avais repéré cet auteur bien plus tôt.

 

C'était en 2012, lors de la sortie de son one-shot Tohu-Bohu, premier manga de Komatsu à paraître en français. La couverture, avec ses influences évoquant davantage les livres pour la jeunesse que le manga, m'intriguait. J'avais alors gardé le titre dans un coin de ma tête, pensant me le commander un de ces jours sans savoir trop à quoi m'attendre. Il m'aura finalement 9 ans pour me décider enfin à mettre la main dessus, à la faveur d'une réimpression. Entre-temps, comme vous avez pu le lire dans le paragraphe précédent, j'avais sauté le pas avec Souvenirs de la mer assoupie. S'ensuivit Un Été à Tsurumaki, un autre one-shot paru en 2021 toujours chez IMHO et enfin Bâillements de l'après-midi à partir de 2023, une courte série en 3 tomes dont la parution française est toujours en cours à l'heure où j'écris ces lignes et qui a valu à Komatsu le Prix Spécial du Grand Jury Jeunesse au dernier festival d'Angoulême. 

 

Il est vrai qu'avec son univers mâtiné d'Alice au pays des merveilles et peuplé d'animaux parlants, de personnages tout droit sortis d'un conte de fées, de rêveries et de dégustations de desserts, les mangas de Shin'ya Komatsu semblent directement s'adresser en premier lieu à un jeune public. En soit, ce n'est pas une remarque absurde : en particulier pour Souvenirs de la mer assoupie qui suit le quotidien d'une fillette vivant dans une petite ville balnéaire et qui passe les presque 80 pages du tome à nous partager les joies de l'enfance. Son impression entièrement en couleur favorise également son accès à un lectorat plus jeune que celui visé habituellement  par les éditeurs ''traditionnels'' du secteur manga. Des quatre titres de Komatsu disponibles en français, Souvenirs de la mer assoupie est de loin celui que je recommande le plus aux parents de jeunes lecteurs. 

Dans cette chronique, j'avais envie de me concentrer principalement sur deux titres : Souvenirs de la mer assoupie tout d'abord et son ambiance balnéaire qui donne un parfum de vacances à l'ensemble, mais également le dernier en date, Bâillements de l'après-midi, dont la drôlerie et l'absurdité innocente de l'univers de Komatsu transparaissent dans chaque mini chapitre composant les deux tomes parus en français. Ce choix est purement lié à des préférences personnelles et ne remet nullement en question les qualités des one-shot que sont Tohu-Bohu et Un Été à Tsurumaki ; toutefois, je tiens à conseiller aux néophytes de ne pas débuter avec Tohu-Bohu s'ils tiennent à découvrir le style de Komatsu. Ce one-shot a été prépublié dans la revue Ax, destinée à un lectorat adulte plutôt amateur de récits avant-gardistes et proche de la culture underground. Existant depuis 1998, Ax est par ailleurs considéré comme le digne héritier de la mythique revue Garo, qui vit le jour à la fin des années soixante et qui révolutionna considérablement le milieu alors en pleine expansion de la BD japonaise. Si Tohu-Bohu reprend déjà les codes graphiques qui formeront par la suite sa patte si caractéristique, les univers qu'il nous propose sont plus inquiétants et les situations plus absurdes, bien éloignées de l'ambiance bon enfant que l'on trouvera dans ses titres ultérieurs. Ces fameux titres ultérieurs ne paraîtront d'ailleurs pas dans la revue Ax : Souvenirs de la mer assoupie sera publié en ligne sur le site Poco Poco appartenant à l'éditeur Ohta Shuppan, Un Été à Tsurumaki paraîtra dans le Comic@Bunch (désormais disparu) des éditions Shinchôsha, quant à Bâillements de l'après-midi il aura droit aux pages du PHP Special, un magazine adressé avant tout à un lectorat féminin adulte pour les éditions Akishobo. Bien éloigné donc du public visé par le prix spécial que Komatsu reçut à Angoulême cette année ! 

 

Souvenirs de la mer assoupie et Bâillements de l'après-midi sont donc les titres que j'ai retenus pour cette chronique. Si le dessin est identique dans les deux cas, l'environnement et les personnages se différencient dès les premières pages. Dans ''Souvenirs de la mer assoupie'', nous suivons le quotidien de Lisa, une fillette d'âge scolaire habitant la petite ville de Cap Verdredi en compagnie de sa grand-mère. Cap Verdredi est une ville tranquille, en bord de mer, où tout le monde semble prédisposé à une envie de sieste. Dans le quotidien de Lisa, la mer est partout, y compris dans sa collection réunissant coquillages, coraux et billes de limonade. Dans ces billes, elle croit apercevoir l'océan dans son immensité et rêve d'y nager un jour en compagnie des baleines. 

Dans le deuxième chapitre, on la voit hésiter avec l'une de ses copines sur la saveur de leur futur granité pendant qu'un OSNI (objet sautillant non identifié) - en réalité un jeune garçon testant son invention, une sorte de parapluie fonctionnant à l'énergie du vent - vient perturber leur dilemme sucré. Là aussi, le parfum des vacances est omniprésent, l'accent est mis sur les plaisirs simples, les partages entre copines, la curiosité et enfin ces petits bouleversements du quotidien qui peuvent parfois conduire à de belles rencontres. C'est dans ce contexte que Komatsu ressort son jeune héros de Tohu Bohu le temps d'un chapitre, le faisant ainsi rencontrer Lisa et l'une de ses amies. À cette occasion, il fait découvrir sa dernière invention aux fillettes, ce fameux OSNI qui lui permet de se déplacer à travers l'espace. On y cause écologie et énergies renouvelables de manière à rendre ces sujets accessibles au jeune public. Car sous leur apparente naïveté onirique, les récits de Komatsu peuvent également évoquer des thèmes d'actualité.  

Dans un autre chapitre encore, une petite sieste dans le tram conduit Lisa à rater sa destination ; elle se retrouve alors littéralement les pieds dans l'eau à errer à travers les rues inondées d'une autre ville qui semble avoir été abandonnée par ses habitants. L'eau a d'ailleurs une place prépondérante dans ''Souvenirs de la mer assoupie'', déjà par la situation de Verdredi en bord de mer, mais surtout car cette zone semble sujette aux marées montantes. La petite ville désertée que Lisa traverse durant ce chapitre n'est qu'une introduction pour nous préparer à l'un des évènements les plus étonnants du one-shot : dans un chapitre ultérieur, la ville de Verdredi est carrément submergée par la montée des eaux, obligeant les habitants à se réfugier sur les hauteurs. Lisa est alors témoin dans un rêve que la ville est désormais peuplée de créatures marines semblant tout droit sortir du conte ''Urashima Tarô''*. Mais n'est-ce qu'un rêve ? 

*Dans ce conte très populaire au Japon, un jeune pêcheur est invité au palais du Roi-Dragon, situé au fond des mers, en remerciement pour avoir sauvé la vie d'une tortue. Il y est reçu avec les honneurs et reçoit même en épouse la fille du roi. Le jeune homme croit passer quelques jours dans ce palais, mais le temps s'écoule différemment dans ce monde et en vérité il y reste plusieurs siècles. Lorsqu'il demande à revenir sur Terre, la fille du roi lui confie une boîte qu'il ne doit surtout pas ouvrir. Mais une fois revenu à la surface, atterré d'apprendre le temps passé depuis sa disparition et la mort de ses parents, Urashima Tarô ouvre la boîte et meurt aussitôt : celle-ci contenait ses années de vie.

 

Nous avons fait le tour de Souvenirs de la mer assoupie, il est temps de s'intéresser au titre suivant : Bâillements de l'après-midi. Contrairement aux précédents titres de Komatsu, il s'agit cette fois d'une mini-série en trois volumes mais toujours composés d'histoires très courtes de 4-5 pages en moyenne. Le personnage principal est cette fois une jeune femme prénommée Awako qui travaille pour Marmelade Éditions. L'environnement est déjà plus citadin, même s'il arrive que certaines histoires se déroulent plutôt à la campagne ou dans des endroits où la Nature y a repris ses droits. 

Komatsu poursuit l'insertion d'éléments merveilleux proches du conte dans un quotidien en apparence banal, tout en renouant avec l'humour absurde qu'il avait déjà exprimé dans Tohu Bohu. Il ne se met aucune limite, aucune barrière de raison. Tout peut arriver. À l'instar d'Alice lorsqu'elle plonge dans le terrier du lapin blanc, Awako croise des ours polaires immigrés vendant des glaces (et du ragout en hiver), discute avec son reflet dans le miroir ou devient la nounou temporaire d'un œuf de compagnie. Komatsu adore également jouer avec les mots : ainsi, sa collègue de travail et amie Mme Delacage a littéralement une tête en forme de cage ! Devant le nombre régulier de ces calembours, le traducteur Aurélien Estager, habitué de l'univers de Komatsu puisqu'il a adapté la majorité de ses mangas en français, a donc opté pour reproduire tous ces jeux de mots dans la mesure du possible. Les villes et personnages, mais également les noms de boutiques, les cafés ou encore les titres de livres ont donc des noms français lorsque Komatsu y a inclus un jeu de mots, mais restent en japonais dans le cas contraire. Ce mélange entre français et japonais donne finalement un cachet supplémentaire à la traduction, qui reste parfaitement fluide et drôle grâce à d'excellentes trouvailles comme dans cet exemple où le livre trouvé par Awako, ''Le Lion et la serpillère blanche'' est une parodie du premier tome des Chroniques de Narnia ''Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique''. 

Les lieux n'échappent pas à la règle : ils évoluent en fonction des humeurs de l'auteur... ou de ses personnages et des situations. Les boutiques ont un fonctionnement des plus saugrenus (la librairie l'Abécédaire répartit ses ouvrages dans des filiales divisées selon les lettres de l'alphabet, une autre ne vend que des livres sur les champignons...) et même les quartiers où l'on trouve ces boutiques sont organisés en fonction : si l'on veut faire son plein de lecture, c'est dans le quartier des livres qu'il faut se rendre. Tous les cafés et restaurants sont organisés selon un thème précis : les gâteaux sont conçus selon la forme de l'objet vendu dans la boutique attenante et si vous voulez commander vos plats au ''1er avril'', dites tout sauf la vérité, sinon les serveuses ne vous écouteront pas ! Certaines fois, ils n'en deviennent que plus effrayants, comme celui où, servi par des lapins blancs qui sont tout sauf mignons, il est interdit de prononcer le moindre mot, même un seul soupire, en mangeant. Sinon, vous payez une taxe sur votre repas !

Partout où Komatsu peut bouleverser la logique d'un monde, d'une créature, d'un endroit, il se le permet. Les objets eux-mêmes ne sont pas épargnés par l'imagination débordante de Komatsu : les nuages pleurent, les génies sont désormais enfermés dans des pains de savon, les flaques d'eau font la passation entre deux mondes... Il aime détourner nos habitudes avec ses viennoiseries qui s'avèrent être des sculptures en bois, ses foires à thème où l'on vend tout et surtout n'importe quoi... L'intrusion du fantastique et de la magie est récurrente, sans que les personnages ne semblent s'en étonner plus que ça. Seule Awako paraît un peu plus rationnelle, même si elle se laisse également très vite se prendre au jeu, ayant en quelque sorte gardé une âme d'enfant. La frontière entre le rêve et la réalité est parfois si ténue qu'on en vient à se dire qu'il n'y a pas besoin d'y chercher la moindre rationalité dans l'univers d'Awako : il a ses propres règles, sa propre logique finalement pas si absurde.

Au final, Bâillements de l'après-midi condense un peu tout ce qu'a mis en place Komatsu dans ses précédents travaux. Un mélange entre onirisme, poésie et situations gentiment absurdes, un ''Alice au pays des merveilles'' moderne - bien que l'époque reste assez floue, Komatsu intégrant à la fois des éléments modernes à d'autres plutôt rétros. Mais surtout, il laisse une forte impression d'apaisement une fois la lecture achevée. Il n'y a jamais vraiment de moments d'action ou de folie dans ces différents chapitres, seulement le temps qui s'écoule au rythme des découvertes que fait Awako dans chacun des endroits visités. Agréable à lire par son côté rafraîchissant durant la saison estivale ou par son côté chaleureux durant les saisons plus froides, ce titre tient vraiment de l'oasis au milieu d'une jungle étouffante de nouveautés. Pensez désormais à laisser une chance à Komatsu, commandez l'un de ses titres, posez-vous à la terrasse du café que vous appréciez le plus et laissez-vous emporter : rafraîchissement garanti ! 

 

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