Centenaire de l'adaptation d'Henri Fescourt : quel bilan tirer des ''Misérables'' au cinéma ?
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Pourquoi ce centenaire n'a-t-il pas fait davantage parler de lui ? Sans doute qu'avec le temps, son existence s'est fait oublier des médias, rarement bien informés dès qu'il s'agit d'évoquer les films adaptant le fameux roman, et les rares projections se font lors de soirées spéciales organisées par la Cinémathèque française. Combien de fois n'a-t-on pas lu dans un article que ''le roman de Victor Hugo a déjà connu plusieurs adaptations, comme celle de Jean-Paul Le Chanois en 1958, celle de Robert Hossein en 1982, celle de Bille August en 1998 (aïe), celle de Claude Lelouch en 1995 ou encore celle de Tom Hooper en 2012 (re-aïe)'' ? Mais jamais ou très rarement, ces mêmes médias ne précisent qu'il existe aussi des adaptations plus anciennes, ni même qu'il n'a pas fallu attendre l'invention du cinématographe pour commencer à transposer l'histoire des Misérables hors des pages. Avant de suivre une longue carrière dans les salles obscures, Jean Valjean, Fantine, Thénardier, Javert et Cie avaient d'abord fait leurs débuts sur les planches.
La première transposition du roman au théâtre remonte à 1863, un an à peine après la sortie du premier volume. Signée Charles Hugo, l'un des fils de l'écrivain, elle reprend une bonne partie de l'histoire originale et ses dialogues - tout en les adaptant au format théâtral - mais supprime bien entendu les nombreuses digressions et réécrit même le déroulement de certaines scènes-clé, comme le suicide de Javert. La première version de Charles Hugo sera jouée à Bruxelles dès 1863, le gouvernement français de l'époque (on est alors toujours sous Napoléon III ''Le Petit'') ayant refusé qu'elle se joue à Paris. Elle réunit alors une équipe de comédiens en vogue dans le milieu du théâtre parisien populaire ; parmi eux on peut nommer Étienne Laray (1830-1890), une figure reconnue du théâtre français à l'époque. Cette version initiale sera rejouée en 1870 à Bordeaux puis en 1878 pour la première fois à Paris, au Théâtre de la Porte Saint-Martin. La représentation ne concerne qu'une partie de l'histoire originale et interrompt son récit au moment où Jean Valjean et Cosette atteignent le couvent du Petit-Picpus. En contrepartie, un soin particulier fut accordé aux décors de la pièce pour qu'ils paraissent réalistes et la distribution des acteurs, également très soignée, réunissait les grands noms de l'époque. Parmi ces acteurs, citons Louis-François Dumaine dans le rôle de Jean Valjean, un acteur très actif dans les rôles dramatiques, mais également Paul-Émile-Joseph Taillade, un autre acteur phare du milieu théâtral dans cette période. Il était l'un des comédiens pilier de la troupe du Théâtre de la Porte Saint-Martin. Petit bonus : c'est le premier acteur interprétant Javert pour lequel nous avons une photo dans son costume !
Avec l'avènement du cinématographe, le roman fera peu à peu son chemin vers des salles d'un nouveau genre. À l'heure où l'on reparle justement des nouvelles productions autour des Misérables, qu'il s'agisse des tournées pour la comédie musicale ou leur retour sur le grand écran d'abord par l'intermédiaire du Jean Valjean d'Éric Besnard sorti en novembre 2025 et, à partir du 14 octobre, avec l'adaptation de Fred Cavayé, j'ai souhaité m'interroger sur l'héritage qu'ont pu laisser les anciennes adaptations dans la mémoire collective et ce qu'il pourrait en être des versions plus récentes. Alors certes, j'ai déjà eu l'occasion de me pencher sur l'œuvre de Victor Hugo et ses multiples adaptations, mais il sera surtout ici question de poser un bilan autour de ces différentes versions cinématographiques, leur pertinence vis-à-vis du roman et surtout ce que chacune a bien pu apporter. Il ne sera donc ici question ni des autres films produits à l'étranger, ni des versions TV de Marcel Bluwal et Josée Dayan. J'ai également fait le choix de ne pas traiter des films de Claude Lelouch (1995) et de Ladj Ly (2019), car quand bien même ils se nomment également Les Misérables, ils tiennent davantage de l'inspiration que d'adaptations en bonne et due forme. Enfin, il n'est pas question ici de classer chaque adaptation de la meilleure à la pire, mais plutôt de questionner l'apport de chacune au fil des décennies et c'est dans cet objectif que cette chronique ''bilan'' a été rédigée. Libre à chacun de poser son propre jugement.
Pour trouver les premières traces du roman d'Hugo sur grand écran, il faut remonter à la Préhistoire du cinéma...
Dès 1897, Auguste et Louis Lumière proposent leur version, un (très) court-métrage d'environ une minute sobrement intitulé Victor Hugo et les principaux personnages des Misérables. Plutôt qu'une tentative d'adaptation du roman, il s'agit davantage d'une introduction aux intervenants de l'histoire, une forme de performance artistique durant laquelle un acteur apparaît costumé en Victor Hugo puis en différents personnages du roman.
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En 1905, Albert Capellani, alors réalisateur prolifique du cinéma muet français, tourne un court-métrage intitulé Le Chemineau. Cette fois-ci, l'objectif du réalisateur est bien d'adapter l'histoire du roman, mais avec ses 5 minutes au compteur, le film doit faire des concessions. Ainsi, son film se concentre uniquement sur la rencontre entre Valjean (incarné par Paul Capellani, le frère du réalisateur) et l'évêque Myriel, les tourments de Valjean avant le vol de l'argenterie (sur lequel le court-métrage insiste peut-être un peu lourdement) et enfin son arrestation puis son nouveau face-à-face avec l'évêque.
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L'idée de se focaliser principalement sur l'épisode des chandeliers rappelle une pièce de théâtre qui avait alors un succès populaire Outre-Atlantique : The Bishop's Candlesticks (les Chandeliers de l'Évêque). Signée du dramaturge écossais Norman McKinnel, cette pièce en un seul acte paraît pour la première fois en 1901 et se base sur le premier livre. Elle connaîtra même deux adaptations pour le cinéma hollywoodien en 1913 et en 1929, avant que la tendance ne soit à une adaptation plus complète du roman. On ne sait pas grand-chose de ces adaptations américaines, sinon que celle de 1929 est considérée comme la première adaptation du roman à être sonorisée. Leur statut actuel (films perdus ou simplement non-accessibles au public ?) reste incertain.
Les Misérables (1913) par Albert Capellani

Huit ans plus tard, profitant sans doute des avancées technologiques, Capellani tourne pour Pathé une nouvelle version beaucoup plus complète, reprenant cette fois l'histoire dans son intégrale. Cette adaptation de 1913 est généralement considérée comme la première véritable transposition française du roman au cinéma. À l'époque, les publicités vantaient son budget estimé à 100'000 francs (environ 38 millions d'euros actuels) et le qualifiaient de ''plus grand film jamais fait'' ! D'une durée de 2 heures et 43 minutes (soit 4 bobines !), elle reprend tout depuis le début, à commencer par le passé de Jean Valjean. S'il est plutôt peu commun dans le cinéma français d'évoquer la jeunesse de notre protagoniste - rarement on mentionne qu'il est avant tout un frère et un oncle qui s'est retrouvé au bagne pour avoir voulu apporter du pain à sa famille - cette version de 1913 y apporte tout de même quelques modifications. Ainsi, si Valjean est bien montré comme un jeune homme pauvre à la recherche d'un emploi qui finit par voler du pain, c'est pour sa vieille mère qu'il commet désormais ce vol. Plus loin, Fantine est bien présentée comme une ouvrière employée par l'atelier du maire de Montreuil-sur-Mer (aka Jean Valjean) et se fait renvoyer personnellement par ce dernier lorsqu'il s'aperçoit qu'elle arrive en retard et ne suit pas le rythme de production. Autre exemple, Capellani remplace le personnage d'Azelma (plus que transparente dans le roman) par son frère Gavroche en lui rajoutant quelques années au compteur.
Si Capellani se permet des libertés avec le récit original, il est également le premier à amener une certaine fluidité dans l'enchaînement des évènements et construire ainsi un scénario adapté pour le cinéma. Pour des raisons évidentes liées à sa durée, bien qu'elle soit conséquente pour un film de cette époque, le film condense largement le récit et se concentre sur les principaux évènements qui feront désormais partie de l'ADN des adaptations ciné : l'arrestation de Valjean et/ou le bagne, sa rencontre avec l'évêque et le vol de l'argenterie, l'arrivée de Javert en tant que nouvel inspecteur (élément qui n'est qu'évoqué dans le roman), l'accident de Fauchelevent, l'arrestation de Fantine (parfois quelques éléments de son passé sont rajoutés) puis sa mort, la fuite de Valjean (très souvent utilisé pour raccourcir l'intrigue), l'arrivée chez les Thénardier, le couvent, la rencontre avec Marius, la séquestration de Valjean par Thénardier et sa bande, les barricades, la traversée des égouts, le suicide de Javert et enfin la fin/mort de Valjean. Ce scénario-type, que réemploieront les films suivants dans leur majorité, on le doit donc à Albert Capellani et surtout à son frère Paul.
Si de nos jours, les noms des acteurs et actrices ayant participé au film ne disent plus grand-chose au public, à l'exception de quelques passionnés du cinéma muet, la distribution puisait tout de même dans les grandes vedettes du théâtre et du cinéma d'époque. À commencer par l'interprète de Javert, Henri Étiévant, un acteur prolifique au théâtre mais également au cinéma dès 1908, qui tournera à plusieurs reprises pour Capellani, mais également pour d'autres réalisateurs prolifiques durant le cinéma muet (Georges Monca, Camille de Morlhon, Henri Desfontaines...). À partir de 1911, il passe derrière la caméra et mène désormais une double carrière d'acteur et de réalisateur. Le hasard (?) le fera rencontrer un jeune acteur débutant qu'il engage pour deux de ses films, La Fille de Camargue et Crépuscule d'Épouvante ; ce jeune acteur deviendra par la suite le troisième interprète de Javert.
Henry Krauss, dans le rôle principal de Valjean, mérite une mention particulière, puisqu'il interprète le personnage avec talent et émotion sans rester bloqué dans la pantomime et le jeu théâtral, alors très courants au cinéma. Il en ressort une interprétation vraiment moderne et intéressante, en comparaison avec les autres acteurs qui sont davantage dans l'exagération et la théâtralité (ce qui ne vieillit pas toujours bien...). Lorsqu'en 1925, Henri Fescourt tournera sa propre adaptation, Henry Krauss fera également partie de la distribution, mais il y interprétera cette fois l'évêque Myriel.
Tourné durant l'année 1912, le film profite largement de décors naturels encore assez proches de ce que pouvait être la France des années 1810-1830. Les maisons sont d'époque, avec des façades en mauvais état pour certaines, ce qui permet d'accentuer le réalisme du quotidien vécu par les personnages démunis. Les rues sont encore parfois en terre battue, les outils du quotidien restent rudimentaires et finalement pas si éloignés de ceux employés un siècle plus tôt. Avec la version d'Henri Fescourt qui lui succèdera, c'est sans aucun doute la plus authentique en ce qui concerne les lieux et bâtiments employés durant le tournage.
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Les Misérables (1925-1926) par Henri Fescourt
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En 1913, Capellani avait donc réussi à proposer un film plutôt solide de 2h43 minutes par rapport au roman, un exercice pas évident, d'autant plus qu'Albert Capellani est aujourd'hui considéré comme un piètre réalisateur ou tout du moins un réalisateur assez moyen et peu talentueux dans le domaine du cinéma. Il est vrai que certaines scènes de ses Misérables auraient mérité plus de soin. Cependant, à l'époque où son film sort dans les cinémas français et internationaux, les retours critiques sont globalement encourageants. On peut lui reconnaître qu'il se regarde encore assez bien de nos jours et que certaines scènes sont également très réussies. Mais avec les évolutions techniques, il était attendu qu'assez rapidement, une nouvelle version allait voir le jour, là encore pour les studios Pathé. Contrairement à la version Capellani, son tournage sera commenté à plusieurs reprises par la presse spécialisée, ce qui nous permet de fixer une chronologie située entre juin et octobre 1925 pour celui-ci.
Divisée à nouveau en quatre parties, ou plutôt en quatre films, elle dure... près de six heures ! C'est à ce jour la version la plus longue que le cinéma français ait pu proposer autour des Misérables et forcément la plus complète. Outre sa durée considérable, c'est également sa grande fidélité au roman de Victor Hugo qui permet à cette version de se démarquer. Une majorité des personnages font au moins une apparition, y compris les petits frères de Gavroche que l'on ne voit que rarement au cinéma. Fort de sa durée considérable, le film se permet de développer des éléments à peine évoqués habituellement, faute de temps d'écran. On nous présente ainsi le métier d'émondeur qu'exerçait Valjean avant sa condamnation au bagne et les raisons qui vont l'amener au vol. C'est également l'une des seules adaptations françaises à rappeler qu'avant d'être un bagnard, Valjean était avant tout un frère et un oncle. Cet élément du récit apparaît cependant dans plusieurs adaptations asiatiques, en particulier les différents films tournés en Inde.
Étrangement, si Javert a également droit à une partie de son passé, cela ne concerne que sa période adulte. On ne saura rien de ses parents, sinon une mention comme quoi Javert était le genre d'homme à arrêter sa mère. Durant sa première apparition, Javert n'est même pas directement nommé, mais on le reconnaît aisément sous les traits de Jean Toulout. Il a une fonction assez importante et autoritaire au sein du bagne, sans doute celle d'adjudant garde-chiourme (anciennement argousin ou comite) comme dans le roman, puisqu'il s'occupe de diriger l'arrivée des nouveaux condamnés, inspecter les chaînes et gérer la surveillance des travaux forcés. Il assiste ainsi aux prouesses physiques de Jean Valjean, qui parvient à soulever une charrette restée coincée dans une fente rocheuse. Un écho évident à ce qui se reproduira des années plus tard à Montreuil.
En soit, avec le recul, cette adaptation n'a pas d'innovation narrative particulière par rapport au roman, si ce n'est d'être la seule à s'être permise une si grande fidélité au texte original. On regretterait presque qu'à ce stade, inclure les origines sociales de Javert n'aurait pas été de trop. Mais Jean Toulout est si talentueux, si imprégné par son personnage, si terrifiant et émouvant à la fois qu'on lui pardonne ce petit oubli. C'est sans aucun doute l'acteur qui a su rester au plus près du Javert initial et, de nos jours, il est redécouvert par certains membres du fandom majoritairement présent sur Tumblr, impressionnés par son talent d'acteur et le fameux regard qu'il emploie pour compenser l'absence de dialogues sonores.
De manière globale, la distribution d'acteur et d'actrices est l'un des points forts du film, grâce notamment à un mélange équilibré de talents expérimentés et de jeunes débutants que le réalisateur dut d'ailleurs parfois imposer à la production. Pour Jean Valjean, le nom de Jean Angelo, l'une des jeunes vedettes d'alors et qui venait de tourner Mathias Sandorf avec le même réalisateur - il participera à nouveau au Comte de Monte-Cristo quelques années plus tard - est un temps cité par la revue Ciné-miroir. Mais le choix du réalisateur s'arrêtera finalement sur Gabriel Gabrio, un acteur de théâtre exerçant alors à l'Odéon, qui n'avait pas encore eu de rôle majeur au cinéma. L'avenir lui dira qu'il a eu raison, car le rôle de Jean Valjean va comme un gant à Gabrio. On remarquera également le talent de Sandra Milowanoff dans une surprenante double interprétation, puisqu'elle incarne à la fois Fantine et sa fille Cosette !
Ce réalisateur n'est autre qu'Henri Fescourt, un pilier parmi les réalisateurs français à l'époque. On lui doit plusieurs grandes fresques romanesques et/ou historiques, comme justement Mathias Sandorf d'après Jules Verne ou encore sa version du Comte de Monte-Cristo, qu'il tournera quelques années après ses Misérables et qui cette fois encore réunira ce brillant réalisateur et l'incroyable Jean Toulout. Le Monte-Cristo version Fescourt, j'avais d'ailleurs eu l'occasion de le découvrir plus de dix ans auparavant, en écumant le rayon DVD d'une médiathèque et, déjà à cette époque, j'avais été fascinée par le talent d'Henri Fescourt. Le film était d'une étonnante modernité pour 1929 et, en dépit de son âge, avait gardé toute sa force visuelle.
Car si sur le plan narratif, Fescourt ne s'éloigne pas tant que ça de ce que Capellani proposait déjà en 1913 - si ce n'est une plus grande fidélité au roman et davantage de temps d'écran et de détails, il innove sur le plan visuel. À l'instar de Capellani, il profite bien entendu de décors naturels restés authentiques et proches du début du XIXe siècle, notamment les villages et bourgs parcourus par Valjean peu après sa sortie du bagne. Mais surtout, il choisit de tourner dans des lieux véritablement liés au roman : lorsqu'il s'agit de filmer les scènes de Valjean et de l'évêque Myriel, la production se déplace à Digne ; les évènements à Montreuil-sur-Mer sont véritablement filmés à Montreuil-sur-Mer. Il en ressort des images magnifiques et d'une grande sincérité, comme si le film avait été véritablement produit un siècle plus tôt, durant la période où se déroule l'histoire de Jean Valjean.
Les Misérables (1934) par Raymond Bernard

L'innovation visuelle, c'est également ce que proposera Raymond Bernard dans sa propre version des Misérables, devenue quasi mythique avec le temps pour un certain nombre de cinéphiles. Si depuis lors, elle est demeurée oubliée du grand public durant près de 25 ans avant sa ressortie en DVD et Bluray en 2013 et s'est vue mise de côté par ce même grand public au profit de la version Le Chanois (Jean Gabin est dans le film, ça aide), elle a su garder cette aura particulière qui lui a valu une bonne partie de sa réputation. Il faut dire que l'approche du réalisateur est alléchante. Influencé par le cinéma expressionniste allemand, Bernard accentue l'impact des séquences les plus émotives pour en retirer une forme de dramaturgie visuelle. Il prend son temps pour laisser les personnages exprimer leurs ressentis, leurs peurs, leurs doutes, leur désarroi ; c'est sans doute l'adaptation la plus humaniste du roman, tant elle renvoie ses personnages à leur nature humaine, et ce de manière la plus radicale possible. Cet humanisme transparaît toutefois essentiellement du côté de Jean Valjean, qui est de loin la figure la plus marquante du film. C'est son histoire que Raymond Bernard met sur le devant de la scène, aidé par le talent incontournable d'Harry Baur, qui signe là sans aucun doute l'une de ses plus belles interprétations.
Première adaptation sonore oblige, c'est d'ailleurs l'une de ses principales innovations par rapport aux versions précédentes, le film ne peut plus vraiment bénéficier de superbes prises de vues réelles en pleine nature. À l'époque, l'enregistrement du son obligeait ainsi les longs-métrages à être tournés essentiellement en studio et plusieurs micros accompagnaient ainsi les caméras pour enregistrer les répliques des acteurs et actrices. Les barricades seront entièrement reconstituées dans un grand champs près d'Antibes avec quelques pâtés de maisons et des ruelles peuplées de figurants majoritairement originaires de la région niçoise. En raison de ces contraintes purement techniques, le film de Raymond Bernard - s'il propose des décors somme toute considérables compte tenu du budget alloué par Pathé (bien que le montant exact ne soit pas connu) - paraît un peu moins authentique et le cadrage davantage resserré sur les personnages. On accepte, car dans le fond le réalisateur et ses assistants n'y pouvaient rien. D'autant que Raymond Bernard, s'il ne peut plus proposer des plans larges sur Valjean vagabondant sur les sentiers du Midi, se rattrape avec un soin tout particulier de la mise en scène.
Si Jean Valjean a droit à une forme de traitement de faveur non seulement grâce au talent d'Harry Baur, mais également grâce à un scénario qui s'attarde beaucoup sur ses propres tourments, c'est moins le cas pour son célèbre rival. Alors il n'est pas non plus question de laisser entendre que le Javert que nous propose Charles Vanel n'attire aucun intérêt ! Bien au contraire, sa prestation est impeccable et en grande partie fidèle au personnage tel qu'il est représenté ici : son Javert s'appuie principalement sur deux traits de caractère : autoritaire et sournois, voire par moments sarcastique. Il est cependant loin d'être aussi véreux et horrible comme certaines critiques ont pu le rapporter, moins violent que le Javert de Jean Toulout (Fantine ne décède pas vraiment par sa faute) et ne sombre jamais dans la caricature. Charles Vanel rapportera qu'il considérait ce rôle comme une interprétation qui n'est pas des plus difficiles, ce qui compte est d'avoir une certaine toise et une assez sale allure (propos issus du livre de Charles Ford, ''Charles Vanel - un comédien exemplaire'').

Il est certain que Raymond Bernard ne cherchait pas à présenter un Javert particulièrement nuancé ; de son passé, on ne sait d'ailleurs absolument rien. Et s'il apparaît bel et bien durant les années de bagne de Valjean, il occupe une fonction bien mieux lotie puisqu'il signe l'autorisation de sortie de son futur rival. Cette variante influencera plusieurs autres adaptations à travers le monde, au point qu'il semble désormais difficile de ne pas adapter le passage du bagne sans y coller au moins Javert dans un coin (et si possible derrière un bureau). La plupart du temps, le personnage acquiert d'ailleurs une fonction plus administrative, avec des responsabilités assez élevées, très proches de celle d'un commissaire des chiourmes, qui gérait l'administration du pénitencier, la discipline et les déplacements des condamnés. Cela expliquerait pourquoi chez Raymond Bernard, Javert peut s'autoriser à signer la décision de sortie. Parmi les adaptations françaises, c'est la toute première à prendre cette liberté.
Les Misérables (1958) par Jean-Paul Le Chanois
Lorsque l'on évoque les adaptations des Misérables au cinéma, difficile de ne pas passer à côté de celle de Jean-Paul Le Chanois... Malgré les décennies passées, son ombre n'est jamais très loin. Il faut dire qu'elle a deux bons arguments qui expliquent à la fois sa popularité et sa pérennité : ses nombreuses rediffusions à plus soif et son casting (Jean Gabin a le rôle principal, ça aide). Sans oublier Bernard Blier sur Javert, Danièle Delorme sur Fantine, Bourvil sur Thénardier, Gianni Esposito pour le rôle de Marius et accessoirement Serge Reggiani sur Enjolras. Bref, la crème des vedettes de l'époque pourrait-on dire, même si avec le recul, certains choix peuvent faire tousser (pourquoi avoir choisi un presque quadragénaire comme Reggiani pour incarner un jeune étudiant ?).
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Longtemps pourtant, cette production franco-italo-germanique a traîné une réputation bien moins idyllique. Les critiques n'ont pas manqué de le comparer au film de Raymond Bernard et reprochaient à Jean Gabin de ne pas interpréter Jean Valjean, mais lui-même, sans chercher à se renouveler. Gabin qui joue Gabin. Ce qui, pour être honnête, est assez proche de mon avis personnel, bien que le résultat soit loin d'être désagréable. L'acteur se permet quelques expressions de son acabit que l'on ne verrait jamais chez le Valjean de Victor Hugo, mais qu'on finit par accepter tant elles apportent un peu de saveur au film. Il paraît difficile de juger cette adaptation aujourd'hui, tant elle a marqué les mémoires des spectateurs et continue d'influencer les adaptations ultérieures. Certains la considèrent même comme la première adaptation du roman, omettant toutes les précédentes, y compris celle de Raymond Bernard à qui elle fut pourtant comparée. Ce fut mon cas aussi à une certaine époque ; le film de 1934 n'était alors plus commercialisé ni rediffusé à la télévision et la seule version disponible dans la vidéothèque familiale était justement celle de 1958.
Avec le recul, qu'est-ce qu'apporte donc cette nouvelle itération au roman, mis à part la couleur (qui reste sa seule innovation technique dans le fond) ? Un bon divertissement et une adaptation accessible au public, y compris aux plus jeunes, facilement diffusable en salle de classe ou lors d'une soirée spéciale Gabin. Le choix de Bourvil pour incarner Thénardier a beaucoup fait jaser, l'acteur ayant surtout à l'époque une image de joyeux drill que l'on castait sur des rôles tout sauf sérieux. Pourtant, il parvient à apporter quelque chose au film : une image un peu différente de Thénardier. Dans les adaptations antérieurs, l'ex-aubergiste / chef de bande était interprété par des acteurs qui venaient majoritairement du théâtre et cette expérience donnait à chaque Thénardier, qu'il s'agisse d'Émile Mylo, de Georges Saillard ou encore de Charles Dullin, une image terrifiante et tragique en même temps. Bourvil est le premier à proposer un Thénardier plus pathétique que tragique, moins théâtral peut-être.
Les Misérables (1982) par Robert Hossein
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Curieuse adaptation... En la redécouvrant il y a une année, je m'étais demandée pourquoi, dans le fond, l'on avait continué à adapter le roman jusque dans les années 80. La grande fidélité au roman ? Henri Fescourt l'avait fait. Une vision artistique et cinématographique ? Raymond Bernard l'avait fait, tout en y ajoutant du son. La couleur ? Jean-Paul Le Chanois l'avait fait. Restait donc la possibilité d'aller au-delà de l'œuvre originale, de la transcender pour proposer autre chose qu'une simple adaptation, développer certains aspects qui restaient assez peu exploités par l'auteur lui-même, en permettant ainsi au roman de gagner un nouveau public. Pourtant, ce n'est pas ce que proposera Robert Hossein.
Robert Hossein, je le connaissais surtout comme metteur en scène de comédies musicales et de grands spectacles parisiens (pour ceux qui se souviennent du sketch des Inconnus). Début 2013, alors que tout le monde parlait de la sortie de l'adaptation musicale de Tom Hooper (le futur réalisateur du très controversé ''Cats'', sur lequel l'un de mes amis s'est déjà penché dans une vidéo que je vous invite fortement à découvrir ici CATS, le dessin animé ANNULÉ), j'avais décidé en lieu et place de découvrir deux adaptations plus anciennes, celle d'Hossein et la série de Josée Dayan. Ce film de Robert Hossein m'avait laissé une impression étrange, un mix entre une version modernisée du long-métrage de 1958 et un téléfilm historique. La distribution comprenait à la fois des acteurs de renom ou tout du moins largement expérimentés (Lino Ventura, Michel Bouquet, Jean Carmet, Louis Seigner, Fernand Ledoux, Paul Préboist...) et de jeunes débutants qui n'ont pas tant laissé d'empreinte, à l'exception du jeune Emmanuel Curtil qui poursuivra une belle carrière dans le doublage et dont j'apprécie régulièrement le talent. Puis, mes souvenirs liés à cette adaptation se sont rapidement étiolés, ne me laissant que quelques bribes en mémoire, principalement la scène du souper chez l'évêque.
Lorsque j'ai revu le film 12 ans plus tard, cette même impression s'est retrouvée : le film semblait avoir été conçu pour être facilement diffusable à la télévision (et ce sera d'ailleurs le cas) et permettre au jeune public de découvrir l'œuvre de Victor Hugo. C'est peut-être d'ailleurs là son apport principal : ses dialogues (le film est particulièrement verbeux, pas dans le bon sens du terme) sont extrêmement fidèles au roman ou alors fort bien adaptés grâce à la plume d'Alain Decaux, un auteur que je lisais plus jeune et qui est en grande partie à l'origine de mon intérêt pour l'Histoire. C'est également une adaptation soucieuse d'une certaine exactitude historique (bien que quelques légers anachronismes demeurent), peut-être davantage que bien d'autres versions. Lino Ventura est assurément un père adoptif bouleversant lorsqu'il s'agit de s'occuper de Cosette désormais orpheline ; derrière cette figure de Jean Valjean, on retrouve tout de même l'admirable fondateur de l'association Perce-Neige. Parmi les différentes adaptations, c'est sans aucun doute l'un des Jean Valjean les plus crédibles en tant que protecteur de cette petite fille. Jean Carmet est également un Thénardier remarquable, sans aucun doute le personnage le mieux mis en avant dans cette adaptation, puisqu'il apparaît très régulièrement ; Carmet s'en donne ainsi à cœur joie et nous sert sans aucun doute l'un des meilleurs Thénardier, loin de certaines caricatures ayant pu exister par le passé (ou par la suite).

Dans le rôle de Javert, Hossein a choisi ni plus ni moins qu'un acteur habitué aux rôles d'antagoniste inquiétant, puisqu'il s'agit de Michel Bouquet. Un choix que l'on trouve savoureux au premier abord et qui réjouit avant de commencer le film. Hélas, si Michel Bouquet est effectivement charismatique, glacial et inquiétant dans le rôle, en plus de très bien porter le costume, il n'apparaît qu'assez peu dans l'intrigue. En dehors de l'arrestation de Fantine et sa confrontation avec M. Madeleine, toutes ses scènes principales n'apparaissent plus ou alors sa présence se trouve fortement réduite : il n'est plus responsable de la mort de Fantine et lors de l'arrestation de Thénardier / Jondrette et sa bande, la scène est filmée grossièrement depuis le trou d'une serrure (sic) ! Le Javert dépeint ici n'est ni violent, ni brutal, ni sournois, bien qu'il conserve fort heureusement son caractère intransigeant, méthodique et dénué de sentiments. Quant à son passé, Hossein revient en arrière par rapport à Le Chanois, puisqu'à nouveau nous n'en saurons rien. Ceci dit, peut-être était-ce mieux ainsi dans le cas de Michel Bouquet : son Javert garde ainsi une part de mystère qui correspond assez bien à l'image qu'il renvoie dans cette adaptation. Sa scène finale est plutôt réussie et lui redonne une part d'humanité ; une idée intéressante qui a d'ailleurs influencé un joli fan-art de la part d'une artiste sur Tumblr.
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L'adaptation que l'on avait pas vraiment vu venir ? Je dois avouer qu'il y a un an et demi, lorsque deux nouveaux films tirés des Misérables étaient en cours de production, j'ai eu l'impression de revenir près de quinze ans en arrière. En 2011, une double sortie prévue autour du roman de Louis Pergaud, La Guerre des Boutons, avait fait les choux gras des médias et d'Internet : deux adaptations quasi similaires avec deux équipes différentes et prévues pour sortir en salles à une semaine d'intervalle à peine. Voilà qui annonçait un duel saugrenu ! Alors deux adaptations autour des Misérables... à quoi s'attendre ? Assez vite cependant, l'équipe de production de ''Jean Valjean'' a tenu à rassurer et à clarifier qu'il s'agirait plutôt d'un préquel s'attardant sur les cent premières pages du roman et se concentrant sur Jean Valjean à la sortie du bagne. Voilà de quoi rassurer quelque peu les inquiétudes naissantes ! En soit, l'idée n'est pas si mal. Pour découvrir la jeunesse de Valjean avant sa condamnation et ses années au bagne de Toulon, il faut remonter aux films de Capellani et Fescourt. Sa famille a été évoquée pour la dernière fois dans l'adaptation de 1925 ! Quant au bagne, l'une des seules adaptations à insister dessus est un téléfilm americano-britannique de 1978 avec Anthony Perkins dans le rôle de Javert (paradoxalement l'une des rares bonnes adaptations américaines) !
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Alors que nous propose ce ''Jean Valjean'' au final ? En tant que film, le résultat est dans l'ensemble correct. La réalisation est simple, lisible, peut-être un peu trop conventionnelle, sans grande innovation et hélas certaines longueurs. On aurait aimé davantage de détails sur la vie et le parcours de l'évêque Myriel (sympathiquement interprété par Bernard Campan), quitte à faire justement un préquel autour de la figure de ce religieux qui va tendre la main à l'ex-forçat. Elle amène toutefois une dimension intéressante au personnage de Jean Valjean (Grégory Gadebois) et à l'esprit même du roman : généralement, une adaptation des Misérables se doit d'être ambitieuse, passionnante, épique, portée par son message politique et social ; avec un budget réduit, sa simplicité et sa direction plutôt tournée vers l'intimité et la psychologie, le film de Besnard parvient tout de même à se démarquer des autres.
Innovante, cette version l'est réellement. Tout d'abord, elle laisse enfin une certaine place aux personnages féminins, sans tomber dans le prétexte de les rendre ''plus fortes'' pour faire plaisir. C'est un aspect qui fut rarement traité dans les adaptations précédentes, où bien souvent Fantine est réduite à la mère éplorée, Cosette à l'orpheline devenue jeune fille romantique (bon, c'est déjà le cas dans le roman) et la Thénardier à une caricature. Seule Éponine avait véritablement un rôle conséquent et, bien souvent d'ailleurs, les réalisateurs avaient tenu à le respecter avec un certain succès. Ici, chacune a son identité propre et n'est pas réduite à une fonction stéréotypée. Une situation que l'on aurait attendue déjà du film de Robert Hossein, mais ce dernier a préféré en rester à la tradition (soit).
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Un autre point sur lesquel Cavayé s'attarde et surtout rompt avec les adaptations précédentes est le background de Javert. Javert, qui a longtemps vu son passé et le statut social de ses parents (pourtant mentionnés dans le roman) malmené ou alors passé sous silence et avait fini par devenir l'héritier d'une famille bourgeoise chez Dayan, retrouve enfin sa condition sociale initiale et ses origines. Il était temps que l'on en finisse avec le Javert embourgeoisé !
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Le film étant actuellement en salles, je préfère laisser les curieux découvrir ce film par eux-mêmes. Il y aurait encore pas mal à dire à son sujet, en particulier sur certaines innovations technologiques qui rappellent qu'à chaque époque, ces différentes adaptations en ont bénéficié et qu'elles continueront sûrement de l'être si d'autres venaient à voir le jour dans les prochaines décennies. Sait-on jamais ?
Le style propre, c'est également ce qu'on attendrait des différents réalisateurs qui se sont succédés depuis plus d'un siècle. Capellani a proposé un scénario de départ que l'on pouvait utiliser pour adapter un roman riche en évènements, en digressions et en personnages sur grand écran. Fescourt a poursuivi en y apportant une mise en scène dynamique et émouvante à la fois. Bernard a puisé dans l'esthétisme du cinéma expressionniste allemand pour y intégrer une profondeur tragique et humaine, accentuant ainsi la cruauté à laquelle les personnages font face, comme si la misère les broyait littéralement. Le Chanois, Hossein, Besnard et Cavayé sont en quelque sorte leurs héritiers. Reste à savoir si, au fil du temps, cet héritage saura être redécouvert par le public et surtout apprécié à sa juste valeur. Affaire à suivre.
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