Les Misérables : Du défi de transposer le roman en bande-dessinée (partie 4) : quand le récit s'adapte aux plus jeunes
Comment conclure cette longue chronique autour des Misérables en bande-dessinée ? Jusqu'à présent, nous avons déjà largement fait le tour des différentes formes d'adaptations qui ont pu coexister autour des Misérables. Nous avons ainsi constaté qu'il existait au moins deux types d'adaptations pour ce média qu'est la BD : tout d'abord des versions se voulant pédagogiques, dont l'objectif est avant tout de faire découvrir l'œuvre originale à un jeune public. Ces versions sont généralement plutôt courtes et réduites à l'essentiel pour couvrir l'ensemble de l'histoire. Ensuite viennent les adaptations plus personnelles, fruits d'un choix artistique et dont le public cible dépendra de l'éditeur qui le publie. Dans ce second registre, nous avons ainsi pu explorer les arguments que proposent les versions d'Eddy Paape, Takahiro Arai et enfin Kanako Inuki ; à ces trois exemples pourrait également s'ajouter l'album de Chaiko. Paru en 2023 chez l'éditeur genevois Paquet, il s'adresse clairement à un public plutôt amateur de romans graphiques et de beaux albums, bien loin des autres albums franco-belges à destination des adolescents.
Lors de mon projet initial, celui qui envisageait de traiter l'entièreté du manga de Takahiro Arai, j'avais prévu d'utiliser l'album de Chaiko pour comparer certains passages et en particulier certains choix entrepris par Arai. Ce dernier avait notamment tendance à ne pas faire vieillir ses personnages (en dehors bien sûr de ceux qui deviennent adultes au fil des tomes) ; le temps semblait ainsi ne pas avoir d'emprise sur Jean Valjean et Javert, alors même qu'Arai respectait scrupuleusement la chronologie du roman. Peut-être cherchait-il à ne pas désintéresser son jeune lectorat en rendant ses personnages trop âgés, quitte à tricher quelque peu avec l'effet du temps sur l'apparence physique ? Comme une sorte de jeunesse éternelle accordée par l'auteur à des fins esthétiques et/ou de rentabilité ?
En comparaison, Chaiko se veut beaucoup plus réaliste :
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Entre-temps, ce projet de départ a été largement remodelé comme je l'ai expliqué dans mon introduction. Il s'agissait désormais d'analyser davantage d'adaptations au format bande-dessinée et ainsi étudier des visions très différentes d'une même œuvre. Pour conclure cette chronique, j'avais envie de continuer sur le même principe : après avoir comparé une adaptation au format manga et une autre au format franco-belge, puis une adaptation en manga par une dessinatrice, il est temps de terminer avec les deux derniers types d'adaptation que je voulais traiter.
A. Les versions humoristiques (Tarô Minamoto)
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Difficile d'imaginer Les Misérables sans son ton réaliste et tragique ? Pourtant, certains s'y sont essayés ! À ce jour, seules deux adaptations prenant le parti de l'humour et de la parodie semblent coexister. Tout d'abord l'album d'Eric Salch (non testé) qui replace le concept et certains personnages du roman dans notre société actuelle pour mieux se moquer de ses défauts. Caricaturiste exerçant entre-autre à Charlie Hebdo, le lectorat ici visé est essentiellement adulte et habitué à l'humour grinçant de Salch. Mais avant l'album d'Eric Salch, un autre auteur, également spécialiste de la BD humoristique, s'était déjà engagé sur le terrain délicat de la parodie. Son nom : Tarô Minamoto.
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Décédé en 2021 à l'âge de 74 ans, Minamoto était une figure reconnue dans le domaine de l'humour. Pilier du gag manga, il fait partie des premiers dessinateurs à avoir popularisé l'utilisation des personnages reproduits en SD (Super-Deformed), c'est-à-dire de petite taille avec une tête beaucoup plus volumineuse que le reste du corps, des traits simplifiés et exagérés et des membres courts, à des fins humoristiques. Véritable institution au Japon, le SD (souvent confondu avec le chibi, qui utilise des conventions graphiques similaires, mais dont le but est de rendre le personnage mignon) fit les beaux jours de nombreux mangas humoristiques, à l'exemple de Kimengumi Highschool, bien connu des nostalgiques du Club Dorothée.
Minamoto était principalement spécialisé dans les récits historiques, mais également chercheur de renom dans le domaine du manga. Il reçut en 2004 le prix culturel Osamu Tezuka pour sa contribution dans la recherche et en tant que pionnier dans l'art du manga. En 2010, le Japan Media Arts Festival le distingue à nouveau avec le Prix d'Excellence lors de sa 14e édition. Toutefois, si le milieu artistique et culturel japonais ont reconnu son mérite et son talent, ailleurs dans le monde il reste très largement inconnu. Rares sont les ouvrages spécialisés à le citer, tant son œuvre semble strictement réservée au lectorat nippon. Il est vrai qu'une majorité de ses mangas historiques traitent de l'Histoire du Japon, en particulier des périodes largement méconnues du grand public occidental, et donc difficilement accessibles sans un certain bagage culturel.
Pourtant en 1973, alors qu'il travaille dans le milieu du manga depuis six ans à peine, Minamoto va proposer une petite série en deux tomes se déroulant cette fois-ci en France. Son choix s'arrête sur Les Misérables qu'il adapte pour l'éditeur Ushio Shuppansha et qui paraîtra dans leur magazine pour adolescents Kibô no Tomo. Il s'agit d'une parution non continue, en trois partie, répartie entre mi-janvier 1973 et juin 1974 ; cela signifie qu'entre chaque partie prépubliée, la parution était interrompue dans le magazine, laissant ainsi le temps à Minamoto de poursuivre son travail d'adaptation. La même année où prend fin la prépublication dans Kibô no Tomo, le manga est compilée en deux tomes entre le 25 novembre et le 25 décembre 1974. Il a depuis fait l'objet de deux rééditions, une première en octobre 1987 en un seul tome intégral, puis en mai 2004, une initiative du site Fukkan.com pour sauvegarder le patrimoine littéraire permet la ressortie du titre dans une édition luxueuse, dite ''Kanzenban''. Bien qu'il n'ait jamais été traduit dans une autre langue, le manga de Minamoto reste, grâce à ces deux rééditions, facilement d'accès pour qui souhaiterait découvrir une autre vision des Misérables.
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Pour Les Misérables, il ne change aucunement sa patte graphique ni son sens de l'humour : s'il suit plutôt fidèlement l'histoire principale depuis le début, Minamoto y inclut un grand nombre de gags, d'expressions faciales tenant du cartoon américain et de réactions beaucoup plus déjantées de la part des personnages. Ces derniers sont donc dessinés sous la forme SD si chère à Minamoto, à l'exception de Fantine et Cosette, qui ont des traits rappelant davantage le shôjo manga destinés aux fillettes. Pour autant, Minamoto prend soin d'attribuer à chacun des personnages - tout du moins les principaux comme Valjean, Javert, Marius, etc., un trait caractéristique qui sera source de gags divers. Valjean a ainsi un visage très rond et joufflu, comme celui d'un tout jeune enfant, Javert une immense bouche carnassière (qui lui sert également de bouclier pare-balles) et un cheval au même sourire qui l'accompagne continuellement, Marius un regard proche du strabisme, etc. Bref, Minamoto n'épargne pas ses personnages pour notre plus grand plaisir. S'il suit globalement l'histoire dans ses grandes lignes, y compris sur certains détails rarement adaptés sur grand écran (comme l'existence des neveux et nièces de Valjean), l'objectif principal reste de faire rire les jeunes lecteurs.
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La cible de Minamoto est incontestablement jeune, tout du moins fin de primaire et début du secondaire I (soit vers 12 ans). On le ressent dans la direction que prend le récit, certes assez fidèles au roman dans la plupart des évènements, rencontres entre personnages et autres péripéties, avec toutefois une atténuation des moments les plus difficiles. Point de détails sur le devenir de Fantine après son renvoi de l'atelier jusqu'à son arrestation par Javert (même si son statut de prostituée est tout de même suggéré au détour d'une case), quasiment aucun sur le martyr de mini-Cosette, Gavroche et Eponine adulte ne feront aucune apparition... et liberté personnelle de l'auteur, Javert survit de manière abracadabrantesque (l'eau du fleuve étant trop bas, il se cogne la tête !!) avant de changer d'avis en voyant le jour se lever - tout parallèle avec la fin de la série animée de Nippon Animation ne serait que fortuite... à moins que ?
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Aux côtés de ces quelques édulcorations, Minamoto propose un récit simplifié et plus adapté à son lectorat, sans pour autant négliger l'aspect culturel. Son adaptation n'est pas juste un gag manga prétexte à divertir de jeunes adolescents, elle cherche également à leur faire découvrir l'œuvre de Victor Hugo. Ainsi, son manga revient à plusieurs reprises sur les faits historiques importants du roman ou sur le contexte socioéconomique de l'époque, à grands renforts de textes intercalés et surtout de gravures d'époque qui dénotent par rapport à son style humoristique. En résumé, certes Minamoto s'adapte à ses jeunes lecteurs mais ne les prend pas non plus pour des ignorants et cherche à respecter un maximum le message de l'œuvre originale. Sa version ne sera sans doute pas facilement accessible, en particulier son style humoristique typiquement japonais qui risque de froisser certains puristes du roman ou simplement les réfractaires au gag manga. Pour autant, elle se propose comme l'une des alternatives les plus intéressantes pour faire découvrir l'histoire des Misérables à un public plutôt jeune, un peu à l'exemple du one-shot de SunNeko Lee et Crystal Silvermoon publié par nobi! nobi!. L'adaptation de Minamoto n'a jamais eu droit à une traduction à l'étranger, mais dans son pays d'origine, elle a clairement marqué la mémoire de ses lecteurs à l'époque. Ainsi, dans un article de 2021 revenant sur le succès de la comédie musicale et les adaptations antérieures, celle de Tarô Minamoto est chaudement recommandée par l'auteur dudit article, ce dernier précisant d'ailleurs qu'il s'agit de l'un des rares gag manga qui lui fassent verser des larmes.
Lien de l'article : Two or more "Les Misérables"... the original work and 2D/3D adaptations.|夢乃玉堂
B. Les versions pour enfants
Contrairement à ce qu'avancent certains articles, l'adaptation de Tarô Minamoto, si elle est restée la plus connue parmi les versions vintage, est loin d'être la toute première. Avant elle, au moins quatre adaptations destinées aux enfants ont vu le jour entre 1955 et 1961, à chaque fois sous forme d'un volume unique. Devenues difficiles à se procurer, je n'ai pour le moment pu consulter que deux d'entre-elle ; cette partie se basera donc sur ces deux exemples, à défaut de pouvoir apporter un regard sur toutes ces versions d'époque.
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La toute première est celle d'Hisashi Tanaka publiée en 1955 pour le magazine Nakayoshi puis réuni en un unique volume dont la couverture fait davantage penser aux livres illustrés pour la jeunesse qu'au manga. C'est qu'à l'époque, le format standard du manga tel que nous le connaissons aujourd'hui n'a pas encore vu le jour et ses versions reliées se confondent souvent avec le livre pour enfants. Cette tradition encore assez vivace dans les années 50 - il faudra attendre les années 60 pour voir ces deux médias se distinguer - vient tout droit des années 20-30, à l'époque où les éditeurs commencèrent à publier du manga à destination des enfants directement en volume et non uniquement dans des magazines. L'adaptation de Tanaka reprend le titre japonais original du roman (Aa Mujô) et prend la peine de commencer son histoire avec Jean Valjean en fuite après avoir volé l'argenterie chez l'évêque Myriel.
Avec moins de cent pages, Tanaka simplifie au maximum le scénario qu'il divise en deux parties à peu près équivalentes en termes de durée. Son histoire adapte les grandes lignes de l'histoire de Jean Valjean de sa rencontre avec Myriel jusqu'à la visite surprise de Thénardier déguisé en pseudo-baron, mais à renforts de nombreuses ellipses, de raccourcis et de quelques édulcorations. Visiblement, Tanaka semble surtout intéressé par les scènes d'action et les confrontations entre Javert et Valjean, tant ces deux-là se font face plus d'une fois. Pas de scène de décès du protagoniste à la fin, pas de Gavroche, seul le suicide de Javert est respecté (contrairement à ce que l'on a pu voir dans l'adaptation de Tarô Minamoto). En même temps, avec un public cible de 8-11 ans, le contraire eût été surprenant. Évidemment, Thénardier est le principal vilain de l'histoire, talonné de près par Javert, même si celui-ci a tout de même droit à un peu plus de nuance et une psychologie plus élaborée que le simple méchant de service. Son chara-design me fait d'ailleurs supposer que cette adaptation pourrait avoir influencé celui de l'anime Shôjo Cosette, tant on retrouve certains traits communs, y compris dans ses réactions vis-à-vis de Valjean.
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Côté dessin, on est sur du manga à l'ancienne, évoquant Osamu Tezuka période Astro Boy. C'est simple, mais lisible et plutôt sympathique.
L'autre adaptation est un petit fascicule proposé en supplément à un magazine pour fillettes non nommé. Édité en 1958, il s'intitule cette fois Shôjo Cosette et met davantage en avant la fille de Fantine, là où la précédente adaptation se concentrait sur Valjean. L'histoire débute avec l'arrivée de Cosette chez ses futurs tortionnaires et s'arrête lorsqu'elle est accueillie au couvent du Petit-Picpus. L'adaptation occulte ainsi toute la partie ''Marius'' et ce qui va avec. L'auteur, Sanroku Oyamada, prend également son temps pour traiter du passé de Jean Valjean, en remaniant un peu la chronologie des évènements (l'équivalent de Petit Gervais apparaît ainsi avant l'évêque Myriel), en revanche il s'attarde un peu plus sur Fantine et le chagrin que lui cause l'absence de sa fille. Dans sa propre version, Hisashi Tanaka en parlait à peine et ne montrait ni le moment où Fantine confiait son enfant aux Thénardier, ni son quotidien, ni même son arrestation !
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C'est l'inverse pour cette adaptation d'Oyamada qui utilise le peu de pages à sa disposition pour insister sur l'affection qui lie mère et fille. La maltraitance vécue par Cosette est également un peu évoquée, tout du moins suffisamment pour que la jeune lectrice comprenne qu'elle subit des violences physiques de la part de la Thénardier. À l'inverse, le récit reste assez manichéen et conserve Javert dans le rôle de l'antagoniste menaçant. Toutefois, il convient de rappeler que ce petit fascicule n'adapte qu'une partie du roman et, dans ces mêmes chapitres, Javert agit véritablement comme une menace pour Valjean et sa petite protégée. L'auteur aurait-il également nuancé un peu le personnage s'il avait eu davantage de pages pour développer l'histoire ?
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Pour le dessin, on reste sur un graphisme simple et toute en rondeur, à destination des plus jeunes. Là aussi, malgré les années, le trait reste assez lisible.
C. En conclusion...
Nous voilà donc arrivés au terme de cette longue chronique, qui m'aura donné tout de même près de deux ans pour parvenir à en venir à bout. À ce jour, il doit sans aucun doute s'agir de ma chronique la plus ambitieuse et qui m'a demandée un certain nombre d'heures de travail et de nombreuses réécritures pour parvenir au résultat définitif. On a pu ainsi, au cours de ces quatre parties, observer différentes façons d'adapter Les Misérables au format bande-dessinée, et constater qu'en majorité, le public visé reste plutôt jeune. En général, les plus anciennes adaptations visent un public entre 8 et 12 ans, là où les adaptations plus récentes s'intéressent plutôt aux adolescents. Restent quelques exceptions comme l'album de Chaiko qui s'adresse clairement à un public adulte amateur du roman et de beaux albums, celui de Salch et son humour grinçant ou encore l'album d'Eddy Paape et de Michel Deligne, dont le public n'a jamais été très clair et qui, dans le fond, pourrait être tant apprécié par les adolescents que par les adultes. C'est donc sur ces notes que je conclue cette chronique.
La prochaine fois, il sera question de jeunes gens courageux, d'un grand méchant masqué et de nombreux escaliers.
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