Les Misérables : Du défi de transposer le roman en bande-dessinée : Eddy Paape et Takahiro Arai (Partie 2))
Cette Partie 2 remplace celle initialement publiée le 3 octobre 2024.

Après une introduction chronologique et riche en informations, il est donc temps de s'attaquer à la deuxième partie de cette ambitieuse chronique.
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Non Yûgi, ce ne sera pas un duel. Donc range tes cartes et va serrer la main à Kaiba. Comme je l'ai indiqué dans la 1ère partie, le but n'a jamais été d'opposer ces deux adaptations l'une à l'autre, mais de mettre en évidence comment chacune a su s'approprier l'œuvre originale et transposer les chapitres en images. Bien entendu, il s'agit de le faire de façon équitable : ainsi, comme l'album d'Eddy Paape et Michel Deligne s'arrête au moment où Jean Valjean s'apprête à rejoindre l'auberge des Thénardier, nous ne traiterons dans cette partie que des tomes 1 à 3 d'Arai. En effet, la fin du tome 3 se termine également sur Valjean se rendant à Montfermeil. À l'origine, j'avais envisagé de développer autour des tomes 4 à 8 dans les parties 3 et 4, mais après réflexion, je me suis rendue compte qu'avec cette partie 2, je faisais déjà beaucoup le tour des qualités et défauts de l'adaptation d'Arai. Dans cette version révisée, je ne reviendrai donc pas davantage en détails sur le manga de Takahiro Arai et vous invite plutôt à vous faire votre propre avis après lecture !
Pour préparer cette chronique dans les meilleures conditions, j'ai donc dû me mettre à la recherche d'un exemplaire de l'album Paape-Deligne. Vingt-et-un ans après (septembre 2024), il m'était bien évidemment difficile de retrouver la trace de celui que j'avais consulté à l'époque ; la médiathèque en question était une médiathèque scolaire réservée aux élèves et il n'était pas certain que cet album soit resté au catalogue après tant d'années. Le plus simple était d'acheter mon propre exemplaire d'occasion grâce à Internet, ce qui se fit très aisément.
Avant de comparer les deux œuvres dans leurs narrations respectives, je trouvais indispensable - et amusant - de présenter le design des personnages principaux apparaissant durant les parties communes aux deux dessinateurs. Eddy Paape a eu le temps de dessiner au moins six personnages importants dans l'intrigue : Jean Valjean, Monseigneur Myriel, Javert, Fantine et les Thénardier. Cosette fait une brève apparition dans l'album (de dos) et seule la couverture nous permet d'entrevoir à quoi elle aurait ressemblé dans le tome 2 fantôme.
Nous allons ainsi faire le tour de cette sympathique galerie de portraits, en commençant tout d'abord par Eddy Paape (honneur aux anciens), puis par Takahiro Arai. Vous verrez qu'en plus de styles graphiques radicalement différents, ils ont également des influences propres à chacun.
**Les extraits ci-dessous restent la propriété de leurs auteurs respectifs ; ils ne sont employés qu'à titre purement illustratif et ne sauraient remplacer la lecture des œuvres originales. (Et franchement, soutenez-les !)**
Et de toute manière, les scans maison ne sont pas mon point fort, vous m'excuserez ainsi la qualité de certains extraits.
Jean Valjean
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Le protagoniste des Misérables après tout ! Paape le représente à trois âges différents, avec toujours une apparence distincte : à 27 ans avant son incarcération, à 46 ans lorsqu'il sort du bagne et enfin à 52-53 ans, lorsqu'il est désormais maire de Montreuil-sur-Mer. Cette apparence étant la plus fréquente durant l'album, c'est celle-ci que j'ai choisie comme portrait. Le dessinateur respecte dans l'ensemble les descriptions que donne Victor Hugo du personnage : sa carrure massive, sa haute taille, son charisme... bref on retrouve bien Jean Valjean. Paape ne semble pas s'être inspiré d'une représentation antérieure issue d'un film par exemple. On peut donc avancer que son Valjean est issu de sa propre imagination (il a tout de même un petit côté Jean Gabin me fait remarquer un ami qui se reconnaîtra).
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Venons-en au Valjean d'Arai. Le dessinateur suit aussi d'assez près les caractéristiques de base indiquées par le roman. Il fait en sorte que son Jean Valjean soit crédible à la fois lorsqu'il est ''Jean le Cric'', doté d'une force physique extraordinaire, mais également lorsqu'il est le bienfaiteur des plus pauvres. À la manière de Paape, Arai le représente à différents âges : jeune homme quelques temps avant son arrestation, à 46 ans lorsqu'il sort enfin du bagne et enfin quelques années plus tard, lorsqu'il est devenu maire. Le mangaka lui donne cependant une apparence beaucoup plus jeune, bien loin de la cinquantaine qu'il est censé avoir durant la période Montreuil-sur-Mer.
Javert (prénom officiel inconnu ; officieusement je l'ai baptisé Diego 🤫)
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Si le Jean Valjean d'Eddy Paape avait une apparence assez personnelle, tout en évoquant Jean Gabin dans certains de ses traits, son Javert semble vouloir se rapprocher au maximum des descriptions initiales du roman. Dans une présentation savoureuse qui a fait date, Hugo le décrit comme un homme très laid, avec un nez camard et de profondes narines qu'il compare à des cavernes, d'énormes favoris broussailleux qu'il compare à des forêts, des lèvres minces, « peu de crâne, beaucoup de mâchoire », et des cheveux lui tombant jusqu'aux sourcils. Dans sa version graphique, Paape suit scrupuleusement les indications laissées par Victor Hugo, sans jamais chercher à l'avantage puisqu'il accentue même son physique ingrat : plus petit que dans le roman, plus rondouillet... Ou alors il s'est largement inspiré du Javert incarné par Charles Vanel dans le film de Raymond Bernard.
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Ce n'est d'ailleurs pas la seule influence que l'on remarque par rapport aux films. Ainsi, dès sa première apparition chez Paape, Javert est présenté comme fils d'un garde-chiourme ayant exercé au bagne de Toulon. Dans le film de Jean-Paul Le Chanois, le père a un statut plus important, mais la situation reste à peu près semblable : Javert est entré dans la police parce qu'il suit l'exemple paternel.
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Or chez Hugo, il n'en est rien : Javert est le Heathcliff des Misérables, fils d'une tireuse de cartes dont le mari est retenu aux galères, et qui lui donne naissance en prison. Entre cette activité de diseuse de bonne aventure et la citation ci-contre [...] Il se sentait je ne sais quel fond de rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était, il est tentant de s'interroger si Javert n'avait pas - au moins du côté maternel - des origines roms. Victor Hugo ne s'embarrasse pas d'indices supplémentaires dans le sens premier. La majorité des adaptations françaises renonce ainsi à évoquer les potentielles origines roms de Javert, car elle n'ont au fond pas d'impact direct sur la direction de l'histoire : elles ne sont là que pour expliquer son choix de carrière et son rapport à la loi. La plupart du temps, le passé de Javert est passé sous silence ; dans de rares cas, comme chez Le Chanois ou chez Josée Dayan, il vient d'un milieu social largement plus avantagé, voire bourgeois
Tout récemment, le choix de l'acteur franco-algérien Tahar Rahim dans la prochaine adaptation par Fred Cavayé a quelque peu rebattu les cartes. Si nous ne savons pas encore jusqu'à quel point le background original sera respecté, nous savons déjà que son enfance sera évoquée et qu'un adolescent a été choisi pour interpréter Javert sans doute au cours d'un flashback. C'est une véritable première depuis le film de Le Chanois et surtout, les quelques indices circulant laissent entendre qu'au moins, nous n'auront pas droit à un Javert aux origines bourgeoises.
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Le scénario de Michel Deligne va plutôt dans le sens d'un background revisité, à la Le Chanois. Mais le doute subsiste quant aux choix de Paape (ou de sa coloriste) : chez lui, Javert a les cheveux très noirs, légèrement bouclés par moment, et son teint est un peu plus mat que les autres personnages sur plusieurs planches. On peut donc s'interroger si Eddy Paape n'aurait pas voulu respecter les origines du personnages, en opposition à ce que mentionne la narration... Ou alors dans cette version, Javert est le fils d'un garde-chiourme et d'une Rom cartomancienne. Why not...
De son côté, Arai conserve uniquement la naissance en prison, sans s'attarder sur les origines ethniques de l'inspecteur. Tout du moins, rien dans son physique ni dans son background ne laissent supposer le Romani Javert. Cette absence peut aisément s'expliquer par la traduction de Yoshio Toyoshima, qui traduit « Bohèmes » par 放浪(Hôrô), à savoir vagabond, errant, sans domicile fixe. Chez Arai, Javert peut donc simplement être le fils de pauvres gens condamnés à la prison - peut-être pour ne pas trop extrapoler vis-à-vis du roman, il ne donne aucune explication sur les raisons de cette incarcération. Ses motivations dans l'exercice du respect de la loi restent dans tous les cas identiques.
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J'ai un avis mitigé concernant le design de Javert version d'Arai. Il est loin d'être raté et le mangaka respecte tout de même certaines indications données par Hugo - en particulier les épais favoris, même s'ils font moins broussailleux que dans le roman. Il est également très grand et mince, exactement comme l'indiquent les descriptions d'Hugo, enfin le personnage conserve une certaine classe... mais si l'on excepte ceux mentionnés plus haut, je lui trouve peu de points communs avec la vision de l'écrivain. Déjà, là où Paape accentuait son physique ingrat, Arai l'améliore considérablement (sûrement pour les yeux de ses jeunes lectrices). Son Javert s'oppose complètement à celui de Paape : plus grand, plus élancé, plus jeune, blond...
Il a également beaucoup plus de cheveux 😏
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Par contre côté regard glacial, c'est kif-kif
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Lors de la rédaction de la version initiale de cette chronique, j'avais envisagé qu'Arai avait donné des cheveux longs à Javert pour satisfaire ses jeunes lectrices, férues de personnages masculins quelque peu androgynes et tourmentés. Ce type de personne a souvent été représenté avec des cheveux très longs, notamment dans les mangas à destination d'un lectorat féminin. En janvier 2025, en tombant par hasard sur des clips du 10e anniversaire de la comédie musicale, une autre possibilité m'est venue en tête : et si elle venait de là, cette inspiration pour son Javert ?
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Ah la comédie musicale des Misérables... Cette fameuse adaptation ''son et lumière'' que je me suis toujours refusée à aller voir, d'abord parce que le genre me donne de l'urticaire, ensuite parce que voir un roman aussi tragique adapté en show de chansonnettes me paraît aussi saugrenu que si l'on réalisait une émission spéciale Noël dans l'univers de Star Wars (attendez...). Mais qu'elle plaise ou non, la comédie musicale a désormais 40 ans dans sa version actuelle et son succès ne démérite pas ; il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les représentations des personnages, issues de ce spectacle, aient fait leur chemin dans l'imaginaire des fans. Et n'en déplaise à certains exégètes de la littérature, Les Misérables font désormais partie de la culture populaire, y compris sur Internet. La tendance de représenter Javert avec des cheveux longs viendrait à l'origine d'une idée du chanteur Philip Quast, qui incarna Javert sur scène en 1995 pour le dixième anniversaire du musical. Elle fut ensuite reprise par d'autres interprètes, comme ici Earl Carpenter.
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Si Arai a bien vu la comédie musicale, je peux comprendre qu'il ait pu s'en inspirer pour son Javert. Son design est bon... le dessin d'Arai n'a plus rien à prouver. Mais puisqu'il propose un Valjean assez personnel, différent de bien des représentations ''classiques'' du personnage, j'aurais préféré qu'Arai fasse de même avec Javert, à l'instar de ce que Paape s'était permis. Son Javert a beau être charismatique, il ressemble davantage à de nombreuses représentations de fans qu'on peut trouver sur des sites comme Deviantart ou Pixiv : un Javert embelli, rajeuni, avec les cheveux longs attachés, alors qu'il est fort improbable qu'en 1830, un inspecteur de 1ère classe se soit baladé ainsi, surtout à Paris. Assez anachronique. Qu'elle semble loin l'époque où Javert n'incarnait que crainte et méfiance !
Nous en avons donc terminés avec Jean Valjean et Javert. La présentation fut certes très longue par rapport à ce que je réserve aux autres personnages, mais que ne serait Les Misérables sans la dynamique de leur rivalité ? Vous avez dû le comprendre en lisant ces lignes : ces deux adversaires ont toujours eu ma préférence, Javert en premier, même si Valjean n'est pas loin derrière. J'ai toujours gardé un faible pour les personnages tourmentés et les repentis.
Monseigneur Myriel
Pour l'évêque de Digne, l'homme qui va ramener Jean Valjean sur le bon chemin, chacun des dessinateurs a trouvé le bon trait pour mettre en image la bonté du vieil l'ecclésiastique. Je n'ai ainsi pas de remarque particulière à ajouter en dehors de ce constat.
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Fantine
Un personnage des plus tragiques, comme nous aurons l'occasion de le voir dans les passages comparés. À l'instar du roman, elle apparaît sous deux apparences distinctes : celle avant sa déchéance et celle au moment où elle se retrouve dans la plus grande misère. Entre deux cases, Paape a le temps de nous présenter à quoi elle ressemblait avant sa chute. Clairement, il sait croquer les jolies filles.
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C'est au moment où Fantine n'est plus que l'ombre d'elle-même que Paape la fait apparaître le plus régulièrement. Et il n'hésite pas à insister sur son état plus que préoccupant : malade, amaigrie, frigorifiée... rien ne lui est épargnée. Le contraste, par son réalisme et son apparition soudaine, est ainsi saisissant.
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Profitant de ses 190 pages à disposition, Arai prend davantage le temps de nous présenter Fantine aux temps du bonheur, alors qu'elle se trouve à espérer un mariage intéressé avec un jeune étudiant issu de la bourgeoisie (le fameux géniteur de Cosette). Sa Fantine est d'apparence très jeune, pratiquement sortie de l'adolescence, et il joue pas mal, durant les premières pages, sur cette jeunesse qui la rend innocente... et naïve.
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Comme Arai a la possibilité de détailler étape par étape le parcours désastreux de Fantine, son apparence lorsqu'elle finit dans la plus grande misère n'est peut-être plus aussi frappant que chez Paape, d'autant qu'Arai n'insiste pas autant sur la dégradation de sa santé, mais elle n'en reste pas moins bouleversante.
Les Thénardier
Un beau duo de pourritures margoulins avides d'argent, comme on ne les aime pas. S'ils apparaissent au détour de deux cases chez Paape - l'absence du 2e album n'en finit pas d'être regretté à mesure que j'écris cette chronique - ils sont déjà bien fixés graphiquement. Exactement ce qu'on attend de ces immondices sur pattes : moches, antipathiques, vulgaires, menteurs, rapiats... À côté, Javert passerait presque pour le bon Samaritain.
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Bien que laids (et sur ce point fidèles à la description succulente que fait Hugo de ces deux grigous, les Thénardier made by Paape gardent tout de même une apparence plutôt réaliste, propre au trait du dessinateur belge. Chez Arai, ils prennent une allure beaucoup plus caricaturale, presque cartoonesque, tout du moins plus imagée. La Thénardier est littéralement énorme (dans tous les sens du terme) et Thénardier a une allure serpentine avec des crocs caractéristiques d'un certain reptile. Vous verrez par la suite que cette remarque n'est pas si anodine.
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Pourtant, là encore la description de l'écrivain est suivie fidèlement ; elle s'adapte à chaque style d'une facilité presque déconcertante. Chacun de leur côté, Paape et Arai ont su rendre la pareille à ces crapules.
Nous voici arrivés au terme de cette partie ''Présentation des personnages''. Par cette petite galerie de portraits, je voulais déjà vous exposer les styles de chacun des dessinateurs et mieux comprendre comment chacun aborde son adaptation autour des Misérables. Il est donc temps de s'attarder sur l'histoire à proprement parler, à savoir évoquer des scènes communes à travers la version Paape et la version Arai. Compte tenu de la longueur que prendrait un exercice complet, même avec un album de 60 pages, j'ai préféré en sélectionner certaines parmi mes moments favoris. Ces scènes sont bien connues du public puisqu'elles apparaissent régulièrement dans les différentes adaptations, parfois tournées différemment. Vous aurez ainsi l'occasion d'avoir non seulement un bel aperçu du contenu de chaque adaptation, mais également de découvrir les choix de chacun. C'est parti pour ce petit tour de comparaisons !
Pour commencer, un petit rappel loin d'être inutile :
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Voilà, ça c'est fait.
En résumé, voilà comment une planche se présente chez Eddy Paape (lecture occidentale de gauche à droite) :
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Et voici une double planche par Takahiro Arai (lecture de droite à gauche et de haut en bas, à la manière de l'écriture japonaise)
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Petit cadeau à certains médias qui persistent dans leurs gémissements autour des mangas se lisant ''à l'envers'' (bizarrement, on entend rarement que l'arabe se lit aussi ''à l'envers'').
La première scène que j'ai retenue est celle du vol de l'argenterie commis par Jean Valjean récemment sorti du bagne. Pour résumer rapidement la situation : Valjean est arrivé à Digne depuis le bagne, il cherchait un toit et a été refusé dans tous les foyers. L'évêque de Digne, Monseigneur Myriel, est le seul à l'accepter et lui offre gîte et couvert. Durant la nuit, Valjean replonge et vole l'argenterie de son bienfaiteur, avant de prendre la fuite.
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Paape est plutôt dans l'action commise par Valjean, son découpage se concentre sur l'essentiel, le vol, tout en montrant un Valjean agissant froidement, sans qu'il ne se remette en question. Voler est comme devenu une habitude chez lui (après tout, n'a-t-il pas été au bagne suite à un vol ?), un moyen de survivre.
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Arai a une conception très différente de la scène. Avant le vol, il s'attarde sur l'aspect psychologique de Valjean, tourmenté par le délit qu'il s'apprête à commettre. Ses démons intérieurs se manifestent, prennent différents visages grimaçants, sarcastiques et lui-même se métamorphose peu à peu en bête. Arai adore les métaphores et autres chimères, régulièrement dans son manga il donnera à ses personnages (principalement Valjean, Javert et Thénardier) l'apparence d'un animal précis. Sur ce point, il ne s'éloigne d'ailleurs pas du texte d'Hugo, puisque l'écrivain usait également de métaphores du même type.
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Une autre caractéristique qu'Arai aime utiliser, profitant à nouveau du format de 192 pages en moyenne concerne les doubles pages, qu'il emploie à des moments précis, souvent dramatiques ou mettant en valeur un personnage. Ici, il l'utilise dans le tome 1 lorsque l'évêque de Digne, plutôt que d'en vouloir à Valjean pour le vol de l'argenterie, lui sauve la mise face aux gendarmes et prétend qu'il s'agissait en fait d'un don. Pour cet exemple, il se focalise avant tout sur les visages de l'évêque et de Valjean, pour mieux souligner leur état d'esprit à cet instant et combien cet instant aura un impact crucial dans le futur du protagoniste.
La deuxième scène retenue est celle du petit Savoyard, autre moment bien connu du roman et tout aussi impactant vis-à-vis de Jean Valjean. C'est ce passage qui lui fait vraiment prendre conscience qu'il doit changer et prendre une autre route que celle qui l'attendrait s'il persistait dans la délinquance et le crime.
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Paape gère cette scène en une planche, avant de s'attarder dans les deux suivantes sur les remords de Valjean, ainsi que sa propre remise en question. Simple, mais bien senti. Eddy Paape sait comment retranscrire les émotions de ses personnages, même dans un style plutôt réaliste. Pour cela, il n'hésite pas à utiliser l'arrière-plan de ses décors, souvent réduits durant ces instant à un seul fond coloré ou à des métaphores, comme ici.
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Takahiro Arai ajoute quelques pages supplémentaires durant la scène du petit ramoneur, mais dans l'ensemble sa version reste assez similaire au roman. Lorsqu'il insiste sur les émotions des personnages, il dessine différents gros plans centrés sur leurs visages respectifs.
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Le découpage est également plus cinématographique, les plans se succèdent les uns après les autres sur une seule durée temporelle.
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Dans tous les cas, même si Arai détaille davantage la scène que ne le fait Paape, les deux dessinateurs arrivent au même final : Valjean, devant la maison de l'évêque, décide de prendre un autre chemin que celui que la société voulait lui imposer.
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Allez Valjean, on croit en toi !
Bon, je me doute que vous attendiez ces deux scènes également très connues ! Après tout, j'ai indiqué plus haut avoir toujours été fan du duo Jean Valjean/Javert, leur rivalité faisant tout le sel de nombreux moments communs. Mais tout d'abord, avant de nous attarder sur ces deux moments en particulier, je voulais d'abord traiter d'une autre également très connue : celle de l'accident du père Fauchelevent.
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Pour ce passage, Paape prend un peu plus son temps. Il en profite déjà pour mettre en scène Javert pour la toute première fois, toujours aussi aimable, indulgent et admiratif du travail effectué par ''M. Madeleine'' (non). J'avoue être particulièrement fan de la première case tout en haut de cette page, avec son cadrage qui se focalise sur l'attitude de Javert vis-à-vis de sa future proie.
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La première apparition de Javert chez Arai, dans cette interaction avec Fauchelevent (la haine que ce dernier ressent pour ''M. Madeleine'' apparaît à peine chez Paape et Deligne, seule la narration nous l'indique au détour d'une case). Chez Arai, pas de narration pour nous parler de l'homme ou de ses parents (qui ne seront mentionnés - du moins sa mère - que durant un rêve de ce dernier dans un tome ultérieur), on découvre son identité et sa fonction uniquement par l'intermédiaire de cet échange entre Valjean et l'un de ses secrétaires.
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Ici, Paape met en scène d'une fort belle manière la tragédie qui touche Fauchelevent et les tensions qui débutent entre Javert et Valjean. Il aime aussi les gros plans sur les visages !
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Même scène plus ou moins chez Arai, avec un Valjean tout de même plus proactif vis-à-vis de Fauchelevent.
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En soit, la situation est exactement la même. Seule la continuité temporelle entre les cases paraît plus longue et plus psychologique chez Arai (le fameux découpage cinématographique dont je parlais plus haut), là où Paape est plutôt dans une approche esthétique.
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La mise en scène de Paape est ici très sobre, mais élégante. Pour revenir sur cette planche, avant que je ne relise l'album pour cette chronique, cette scène était resté gravée telle quelle dans ma mémoire pendant 20 ans !
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Arai est davantage dans l'exagération dramatique !
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Et une magnifique double page pour terminer.
Scène suivante et non des moindres (vous l'attendiez tous, avouez-le !) : l'arrestation de Fantine, soit l'un des moments les plus dramatiques du roman. C'est l'instant où Javert dévoile son absence complète d'empathie et de sensibilité humaine. Elle est si prononcée chez lui qu'une consultation psychologique lui ferait un fort bien. Ah! On vient de me murmurer qu'en 1823, la psychologie n'en est qu'à ses balbutiements. Tant pis.
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Peu importe les versions, Javert reste fidèle à lui-même : froid, méthodique, insensible. Bon, Fantine se défend davantage chez Arai, mais c'est là encore sans doute lié au format. Après tout, Paape reste clair sur le désespoir dans lequel se trouve Fantine sur le moment.
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On peut tout de même souligner, en particulier dans l'extrait ci-dessus, qu'Arai pousse à son paroxysme le comportement intransigeant de Javert qu'il en devient presque inhumain. Si durant ce passage, les deux versions se rejoignent dans l'ensemble, ce ne sera plus forcément le cas dans un autre extrait que je souhaitais vous partager.
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Cet autre passage, c'est le moment bien connu où Valjean, de retour d'Arras, rejoint Fantine en lui faisant croire que sa fille est revenu de chez les Thénardier. Javert débarque à cet instant précis pour arrêter l'objet de son obsession et, devant les suppliques de Fantine, la malmène psychologiquement si brutalement qu'elle en meure. C'est sans doute le moment des Misérables dans lequel Javert apparaît sous son pire jour. Il n'a de considération ni pour Valjean qui lui promet pourtant de se rendre sitôt Cosette de retour auprès de sa mère, ni pour le désespoir de Fantine.
Déjà, un premier constat : Arai prend quelques libertés vis-à-vis du roman, alors que Paape (et Deligne, le scénariste) restent très fidèles à celui-ci. Ces libertés ne concernent pas directement la scène en elle-même - le déroulement est très similaire - mais plutôt le comportement de Javert. Elles peuvent toutefois s'expliquer par l'interprétation que feraient respectivement Paape et Arai de la citation suivante tirée du roman : ''Ce fut le visage d'un démon qui vient retrouver son damné''.
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Chez Paape, Javert se contente de quelques empoignades vis-à-vis de Valjean. Il fait surtout preuve de sarcasme et se montre avant tout sournois lorsque Valjean tente de le raisonner (sans succès, vu comme Javert reste buté durant toute la scène). Le sourire qu'il aborde est triomphant, il jubile presque de mettre enfin la main sur sa proie. Il est un ''démon'' enjoué. Alors que Valjean l'invite à faire preuve de retenue et de compréhension, il lève exprès la voix en sachant bien que Fantine se trouve dans la pièce et brise toute la stratégie mise en place par Valjean en révélant que Cosette n'est pas à Montreuil-sur-mer.
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Chez Arai... bon déjà quand Javert débarque il n'est ni sarcastique ni triomphant, mais clairement de mauvais poil. Cette fois, le démon réclame sa revanche.
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Avant de devenir complètement fou de rage et... même violent.
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Très violent !
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Et il balance encore des propos insultants !
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À l'inverse, Javert ne lève pas la main sur Valjean, sinon pour l'obliger à le suivre pendant que ce dernier se défend. Côté propos, il est plus mesuré aussi - enfin, comme pourrait l'être un Javert qui se trouve dans une position de satisfaction (sans doute prévoyait-il une soirée sniffe* après avoir conduit Valjean en cellule). Notons qu'il va jusqu'à se vanter et s'autoacclamer, ce qu'il ne fait absolument pas chez Arai. La seule promesse de violence qu'il lance à Valjean est finalement d'utiliser des poucettes s'il ne se tient pas tranquille !
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*Dans le roman, Javert a l'habitude de priser du tabac lorsqu'il est satisfait de son devoir, ''le seul vice qu'il se permet''. De nos jours, on parle plus communément de ''snuff''.
Valjean se montre presque plus agressif et vindicatif vis-à-vis de Javert. Mais comment ne pas le comprendre face à ce qu'il vient de vivre ? D'autant qu'il utilise cette barre de fer (également présente dans le roman) uniquement pour empêcher Javert d'agir et le tenir à distance, le temps qu'il fasse une promesse à Fantine, celui de s'occuper de sa fille.
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Pas de barre de fer chez Arai, Valjean se débarrasse grâce à sa force de la canne que braquait Javert contre sa gorge. J'en viens à me demander si cette canne ne remplace pas la fameuse barre de fer... histoire de donner un peu d'action au récit (ce que je n'estime pas particulièrement nécessaire, la confrontation verbale Javert/Valjean était déjà suffisamment dynamique). Mais soit.
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Arai offre pour l'hommage à Fantine une mise en scène très sobre par rapport aux enchaînements dramatiques des dernières pages.
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Bon, pour le Javert d'Arai, ce ne sera pas soirée sniffe.
Cette comparaison s'arrête donc sur ce cliffhanger et c'est tout à fait volontaire de ma part ! Même si vous connaissez déjà Les Misérables à travers le roman ou d'autres adaptations, notamment au cinéma, je vous invite vraiment à (re)découvrir cette histoire à travers ces deux adaptations certes graphiquement très différentes l'une de l'autre, mais avec chacune une approche qui fait honneur au roman de Victor Hugo. Même si à l'époque je regrettais qu'Eddy Paape n'ait eu à sa disposition que 60 pages pour adapter un roman qui en fait 1500, cette relecture m'a fait prendre conscience à quel point le résultat est une réussite sur le plan graphique. Peut-être certains trouveront son style désuet de nos jours, mais ce serait dommage de s'arrêter là-dessus : lorsqu'il dessine cet unique album, il est à l'apogée de son art. Si vous souhaitez découvrir ce dont il était capable, cet album s'avère une excellente porte d'entrée.
Quant à Arai, il travaillera sur cette adaptation durant 5 tomes supplémentaires, toujours avec une fidélité quasi stricte au roman de Victor Hugo. À l'heure actuelle, il s'agit donc de l'adaptation en BD la plus complète des Misérables. Sans doute fallait-il le pragmatisme du format feuilletonnant propre aux magazines de prépublications japonais pour adapter un roman qui fut lui-même publié en feuilleton quelques cent soixante ans plus tôt. À partir du tome 4, on constate toutefois une accélération du rythme : les situations nécessaires au récit s'enchaînent au détriment des thèmes qu'Hugo développait autour du gamin de Paris, de Patron-Minet ou des égouts. Doit-on y voir une mise à pied de son éditeur face à de jeunes lecteurs peut-être lassés par un récit très dense, des ventes en baisse ? Dans son dernier tome, on sent qu'Arai doit terminer son histoire un peu trop spontanément, alors que certains éléments eût mérité quelques développements supplémentaires. Le format feuilletonnant a sans aucun doute permis au manga d'Arai d'aller jusqu'au bout en détails, mais l'importance accordée aux avis du lectorat a aussi peut-être nui à sa parution ? Nous verrons dans un autre exemple qu'il est loin d'être le seul.
**Cette chronique est dédiée à la mémoire d'Eddy Paape (1920-2012)***
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