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Petits billets culturels
3 février 2024

The Tatami Galaxy : Journal intime d'un étudiant névrotique coincé entre 4 tatami 1/2 (2010)

''Moi'' (ou ''Watashi'' en VO) est étudiant à l'Université de Kyoto, à une époque indéterminée mais probablement entre les années 70 et 80. On ne sait pas vraiment ce que ''Moi'' étudie. D'ailleurs, on ne le voit quasiment jamais étudier ni suivre des cours magistraux. ''Moi'' n'exprime pas de passion ou de loisir particuliers. ''Moi'' a toute une bibliothèque chez lui et traîne de temps à autre du côté du marché des livres de seconde main, mais il ne trouve jamais le temps d'en ouvrir un seul. ''Moi'' n'a pas de talent ni de physique particulier. Il semble complètement se fondre dans la masse estudiantine. Bref il ne paie pas de mine, n'attire pas l'attention. Mais surtout, ''Moi'' vit dans une résidence issue d'un bâtiment historique, plus exactement dans une chambre mesurant tout au plus 4 tatami 1/2.

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Dans l'univers de ''Moi'', la vie au campus devrait être un paradis où le rose prédomine, son restaurant de nouilles râmen préféré servirait du bouillon à base de viande de chat et son voisin du dessus serait un dieu venu sur Terre pour lui trouver sa future compagne.

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 La candidate retenue par ce ''dieu'' de la séduction est une certaine Akashi, étudiante également, d'un an plus jeune que notre héros paumé. Celui-ci a un faible pour les filles aux cheveux noirs de jais. Or il se trouve qu'Akashi ressemble plutôt bien au portrait fantasmé que se fait ''Moi'' des femmes. Bref, la candidate idéale. ''Problème'' pour notre protagoniste : Akashi a un fort caractère et n'est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. 

Akashi : des cheveux noirs et un caractère glacial

Littéralement glacial !

Bref, s'il souhaite sortir un jour avec Akashi, notre anti-héros a plutôt intérêt à se démarquer. Sauf que ''Moi'' n'est guère brillant dans ce domaine. Son objectif en entrant à l'Université n'est même pas de réussir ses études, mais d'intégrer un club qui lui permettrait justement de sortir de son monde d'étudiant solitaire. Parfois, il s'agit simplement de rencontrer d'autres personnes de son âge, mais la plupart du temps il s'agit avant tout de compétition. ''Moi'' veut faire quelque chose de son passage à la fac.

Comme il le répète à chaque épisode, il souhaite conquérir la vie en rose au campus. Résultat, dès le début de son arrivée, séduit par de charmants formulaires d'inscription semblant tout droit provenir d'un spa bien-être voire du paradis, il se lance dans l'aventure. Dans une course au club correspondant le mieux à ses attentes. 

À la manière du film américain Un jour sans fin, avec Bill Murray dans le rôle principal, la première partie de la série va se focaliser sur un enchaînement de situations répétées quasiment en boucle à chaque épisode. L'anti-héros ''Moi'' (la série ne révèle jamais son véritable nom) entre à la fac, choisit un club quelconque (sportif ou axé sur la culture), évoque ses perspectives d'y briller grâce à ces rencontres ou ces activités...  avant de rapidement déchanter. Le retour à la réalité est généralement brutal : les clubs sportifs sont infiltrés par une secte ou des gangsters, les clubs culturels dominés par des présidents gonflés d'orgueil. Après deux ans à cumuler les échecs et les désillusions, il se rend compte du gâchis qu'il a provoqué. Résolu à améliorer les choses, il choisit de repartir en arrière et de tout recommencer à zéro. Un peu comme si le destin lui donnait une nouvelle possibilité de reprendre sa vie en main.

Le rêve...
Et la réalité

Bien évidemment, notre anti-héros ne parvient pas à se démarquer et se retrouve rapidement à la traîne ou à l'écart. Isolé, il devient alors la marionnette d'Ozu, un autre étudiant au physique démoniaque mais paradoxalement plus populaire. Celui-ci prend un malin plaisir à entraîner notre anti-héros dans des combines qui se retournent systématiquement en sa défaveur. Ozu est la véritable némésis de ''Moi'' et pourtant, ce dernier ne peut s'empêcher à chaque épisode de l'accompagner et à le considérer comme une sorte d'ami. Une relation particulièrement malsaine se nouera entre les deux personnages durant toute la série, ''Moi'' ne sachant jamais se positionner vis-à-vis d'Ozu. 

En plus d'Ozu apparaît régulièrement Jôgasaki, un autre étudiant, au départ président du club de cinéma. Visiblement bien plus fortuné que nos deux compères, le jeune homme a une image en apparence propre, populaire et favorable, très courtisé par les filles et admiré par ses pairs. Son premier projet est de tourner un film consacré à la gloire d'Alexandre le Grand, ou plutôt à sa gloire, vu qu'il décide d'endosser le rôle sans consulter les autres membres du club. Bien évidemment, notre anti-héros se heurte à son omniprésence et ne servira que de faire-valoir de substitution. 

Jôgasaki et son fan-club

Pourtant, l'image proprette de cet Alexandre le Grand japonais finit par se fissurer. On découvre ainsi, au travers d'un coup monté par Ozu et Akashi, que le bellâtre n'est attiré que par des mamelons en caoutchouc dont il a recouvert les murs de sa chambre (une allusion au roman d'Edogawa Ranpo La Bête aveugle ?) ! Dans son antre, à l'abri des regards, il adopte un comportement puéril en buvant au biberon ou suçant des tétines, tout en détruisant les cadeaux offerts par ses admiratrices. Mais surtout, Jôgasaki a un secret honteux : une poupée sexuelle qu'il considère comme sa petite-amie et dont il prend le plus grand soin.

Jôgasaki et son secret

Outre ces deux boulets, ''Moi'' devra apprendre à chaque nouvel épisode à gérer ses relations avec deux jeunes femmes : Akashi, bien entendu, déjà évoquée plus haut, mais également Hanuki, une hygiéniste dentaire déprimée à qui il tente de remonter le moral sans succès. Là où Ozu et Jôgasaki constituent des obstacles aux réussites de notre anti-héros, ces jeunes femmes pourraient potentiellement être la clé du succès. Comme le répète à chaque épisode une vieille voyante, la réussite n'est pas loin, pour y parvenir notre protagoniste doit ''saisir sa chance''. 

''Moi'' tentant de saisir sa chance avec Akashi (note : c'est raté)

On découvre au fil de la série que cette chance est représentée par une petite peluche (un ''Mochiguman'') que collectionne Akashi et dont elle a perdu un exemplaire. Ce dernier a été retrouvé par hasard par ''Moi'', qui la conserve désormais dans sa chambre d'étudiant. La bonne décision à prendre serait donc de ramener la petite peluche à Akashi et de faire ainsi le premier pas. Le message de The Tatami Galaxy pourrait ainsi être résumé de la sorte : ''Sors de chez toi et va à la rencontre des autres, seul le dialogue peut t'apporter ce que tu souhaites''. 

''Saisis ta chaaannnnnnce''

Mais pour arriver à ce résultat, notre protagoniste bien mal engagé devra entamer une véritable prise de conscience et surtout trouver le courage de ''saisir sa chance''. Ces nombreux retours en arrière vont ainsi évoluer différemment au fil de la série. Sur les 6 premiers épisodes, le schéma reste ainsi très similaire : un nouveau club qui ne correspond pas à ses attentes, Ozu l'entraînant dans des combines défavorables, une discussion avec Akashi au sujet de sa peluche perdue et enfin la décision de ''Moi'' de repartir deux ans dans le passé. En revanche, la seconde moitié de la série va se concentrer sur une possible résolution permettant à notre anti-héros'' de sortir du cycle infernal des retours en arrière. Faut-il voir dans cette série à la fois une influence du film ''Un Jour sans fin'' (sorti en 1993) ou même une parodie de la roue de la vie issue du concept samsāra, à savoir le cycle des renaissances et des souffrances pour les âmes n'ayant pas atteint l'Éveil (je simplifie un maximum pour que le concept soit à peu près clair et vous encourage absolument à lire davantage sur le sujet, c'est passionnant !). 

Le cycle des répétitions de notre étudiant

 

La roue de l'existence karmique telle qu'elle est représentée traditionnellement

Cette course qu'il entame ne va toutefois pas le laisser indemne et l'amènera même vers des troubles du comportement proches de la psychiatrie. Sans vouloir faire l'étal d'une psychanalyse de comptoir (ayant suivi des études de psychologie à la fac, ce n'est pas moi qui mettrai en lumière cette théorie dépassée !), les répercussions sur le mental de notre anti-héros sont loin d'être omises par la série. Bien au contraire, elles apparaissent explicitement à deux reprises : une première fois en recevant de la part d'Ozu un gâteau castella (c'est une sorte de génoise très moelleuse d'influence portugaise : je recommande !). Ce cadeau inattendu l'amènera à étouffer son désespoir et ses échecs dans le dessert, dans un état proche de la boulimie. Dans un autre épisode, le gâteau deviendra au contraire une source de nourriture inespérée, mais j'y reviens tout de suite.

L'autre comportement problématique que vivra notre anti-héros est le cloisonnement dans sa chambre. En effet, à l'épisode 10, ''Moi'' renonce à toute tentative d'ouverture et décide de passer toute sa période estudiantine dans cette chambre. À la suite d'une invasion de cafards dans le foyer, tous les autres locataires ont déserté les lieux, laissant derrière eux toutes leurs affaires et un peu de nourriture (des steak de poisson majoritairement ainsi que ce gâteau castella offert par Ozu). Notre anti-héros se retrouve ainsi isolé et reclus, occupé à dormir la majorité du temps, à lire tous les livres qu'il n'avait pu ouvrir jusqu'à présent, à manger du steak et du gâteau. Au départ, tout semble aller pour le mieux. Il s'imagine en véritable Robinson Crusoé, en explorateur de chambres, sa chambre devient un environnement fascinant malgré son apparente banalité. Bref, ''Moi'' philosophe et reprend même le goût d'étudier un peu (ce qu'il ne fera jamais durant tout le reste de la série).

À mon sens, cet épisode est clairement le chef-d'œuvre de la série. Là où les précédents se voulaient plutôt divertissants et hilarants, celui-ci est essentiellement tragique. Déjà car la situation de notre anti-héros, sous des débuts légers, vire rapidement au cauchemar. Mais surtout, il évoque une réalité toujours très actuelle, l'Hikikomori, un phénomène d'origine japonaise poussant la victime (souvent jeune) à rester reclus dans sa chambre ou son appartement. C'est exactement ce qui arrive à ''Moi'' : isolé du monde, réduisant ses activités au maximum, il finit peu à peu par délirer. 

Le désespoir, les regrets, le découragement l'obsèdent. Il tente à nouveau d'étouffer ses sentiments négatifs dans la boulimie en terminant le gâteau castella qui lui servait plus tôt de nourriture de survie ou à les noyer dans l'alcool. Les rêves d'exploration ont disparu depuis longtemps, il n'est plus qu'un naufragé perdu au milieu de 4 tatami 1/2. Désormais, il ne philosophie plus sur la joie que lui procurait cet isolement, mais au contraire comment ses propres choix l'ont poussé dans cette situation cauchemardesque. En effet, rien ne l'obligeait à rester ainsi enfermé et personne non plus ne l'a influencé dans ce sens. Il s'est construit un mur d'isolement tout seul, par peur d'affronter l'extérieur. 

Finalement, plutôt que de se morfondre définitivement dans son malheur, ''Moi'' décide d'en sortir par ses propres moyens, en démolissant les murs qu'il s'était construit. Il est temps pour lui de revenir vers l'extérieur et surtout de sortir du cycle des répétitions. On y croit, on a envie qu'il aboutisse à quelque chose de concret et prenne enfin son courage pour parler à Akashi. 

Chef d'œuvre. Vraiment. C'est de loin l'épisode le plus profond de la série et en même temps celui qui permet d'aboutir au résultat du prochain (qui sera la conclusion de ''The Tatami Galaxy''). Tout au long de la série, ''Moi'' rencontrait de nombreux déboires successifs, des échecs et cumulait les mauvaises fréquentations (à commencer par Ozu). Pour autant, cet épisode 10 démontre bien que le destin n'y est pas pour grand-chose, que seuls ses propres choix ont amené notre protagoniste à s'enfermer et s'isoler. Lorsqu'il fréquentait les clubs, au moins avait-il un semblant de vie sociale et une existence plutôt saine. Ici, il n'en est plus rien. En quelque sorte, cette réclusion devient à la fois une conséquence de tous les précédents échecs auxquels il avait été confronté dans ces ''vies antérieures'', mais également - et c'est paradoxal - une clé de secours. Car c'est seulement après cet épisode que notre anti-héros trouvera enfin la force d'agir et faire les bons choix. 

Visuellement, la série baignait déjà dans le style très personnel de Masaaki Yuasa, réalisateur de l'anime. À l'exemple de son OFNI Mind Game (voyez-le !!), The Tatami Galaxy se permet une direction artistique haute en couleurs, stylisée et remplie de symboles divers, sans aucune règle de perspective, ainsi qu'une mise en scène exubérante, allant jusqu'à ajouter des séquences en live aux scènes animées. La chambre d'étudiant est ainsi remplie d'objets du quotidien, banals, mais tranchant par leur réalisme par rapport aux éléments dessinés. 

Les horloges (symbole évident du temps qui défile) servent souvent à la mise en scène

The Tatami Galaxy est une œuvre résolument étrange, déjantée, baroque et nimbée de psychologie, tirée d'un roman écrit par Tomihiko Morimi. Cet écrivain très populaire au Japon est à l'origine d'autres adaptations animées tout aussi bizarroïdes, à l'instar de Penguin Highway (Le Mystère des Pingouins en VF) ou encore La Famille Excentrique. Si ces deux anime nous sont parvenus en français, aucun de ses romans n'a malheureusement encore été traduit. Nul doute qu'ils le mériteraient, ne serait-ce que pour comparer l'excentricité des situations entre le texte écrit et la version animée. Une chose est sûre, Morimi déborde d'idées farfelues ! On lui souhaite de poursuivre dans ce sens.

 
 
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  • Avec ce blog, je regroupe pour la première fois toutes mes chroniques autour d'œuvres diverses issues du cinéma, de la bande dessinée ou de la littérature. Certaines ont ainsi déjà été publiées sur des forums, d'autres seront inédites.
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